ENTRETIEN : MADELEINE FOURNIER, « SOUS-TITRE », FESTIVAL ARDANTHE

sous titre

ENTRETIEN : Madeleine Fournier : Sous-titre / Jonas Chéreau et Madeleine Fournier / Dans le cadre du festival Artdanthé.

Inferno : Vous avez déjà créé avec Jonas Chéreau Les interprètes ne sont pas à la hauteur en 2011 et Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme) en 2013 et vous co-signez désormais Sous-titre. Comment cette collaboration fonctionne au fil de différentes pièces ?

Madeleine Fournier : Au départ il y a une véritable amitié. Nous sommes très éloignés l’un de l’autre en terme d’histoires de danse – j’ai un parcours plutôt académique et Jonas a commencé la danse assez tard. Nos parcours se rejoignent à un moment donné.
Pour chaque création, nous pratiquons une sorte de tabula rasa personnelle et nous sommes à l’écoute de questionnements intimes. Il s’agit de trouver les endroits où nous nous sentons bougés par quelque chose. Nous cherchons ensemble, ça a besoin de temps pour se formuler, dans des va et vient. Ce fut la recherche et l’invention des pas et les mouvements de danses populaires au Moyen Age, à partir des mots et des fresques de danses macabres pour Les interprètes ne sont pas à la hauteur. Quant à Sexe symbole (pour approfondir le sens du terme), nous nous sommes intéressés au caractère binaire du langage et au système de domination qu’il a entrainé. Mais il y a toujours des entrées absurdes, nous essayons de trouver le côté ludique de ces sujets.

Comment cette nouvelle création, Sous-titre, s’est-elle mise en place ?

Madeleine Fournier : Nous venions de réaliser, avec Tamara Seilman, le film 306 Manon et les changements de registres entre l’humour et les sujets plus graves nous intéressaient beaucoup. Sous-titre se joue sur un fil, à la frontière de plusieurs registres. Il faut que nous soyons à la fois très sérieux et très légers dans notre interprétation. Nous souhaitions mettre en partage des questions et surtout ne pas apporter de réponse. Nous ne voulions pas travailler à partir d’un thème, nous ne voulions pas non plus revendiquer quelque chose mais plutôt ouvrir un cadre d’observation et d’introspection, notamment avec l’arrêt. Nous avons abordé les mots comme le corps, à partir de leur potentiel de mise en mouvement.

La pièce démarre à l’arrêt, dans une position d’attente et de concentration.

Madeleine Fournier : La question de l’arrêt a fini par s’imposer. La problématique du mouvement est centrale : comment allons-nous danser, bouger, dans quelle qualité de corps ? S’arrêter était le seul moyen de voir l’apparition du mouvement. Nous nous sommes rendus compte que ce qui nous intéressait était d’observer le mouvement arriver. Sous-titre se cristallise sur ce moment de l’apparition, où est ce que ça se situe dans le corps, à un niveau émotionnel, à un niveau mécanique ? Plus largement il y a aussi une dimension politique : à quel degré sommes nous affectés par ce qui se passe autour de nous ? Comment pouvons-nous nous engager ou pas, et surtout, qu’est ce qui nous active? Cet enchainement – l’arrêt, le mouvement et le retour à l’arrêt – nous renvoyait aussi à la question du sit-in : nous sommes là et peut-être que nous n’allons pas bouger.
Notre pratique pour cette pièce est simple, nous partons du principe qu’il y a toujours du mouvement en nous et qu’il suffit de s’arrêter pour le laisser apparaître. Il y a toujours une forme de créativité, de désir, d’imaginaire à l’œuvre, que nous tentons de cultiver.

Vous vous lancez également le défi de mettre des mots, d’arrêter quelque chose qui est en flux continu, de l’ordre des sensations.

Madeleine Fournier : Nous souhaitions précisément expérimenter avec Sous-titre la question : comment parler en dansant ? Le rapport entre la fiction et l’abstraction nous intéresse énormément. Nous voulions mettre des mots sur la danse, non pas pour faire de la narration, mais pour faire apparaître les différentes strates de nos pensées. Il y a le côté très concret, lié au présent de la situation et celui lié à des souvenirs proches ou lointains, à la rêverie. Et il y a aussi tout un côté absurde dans cette tentative de rassembler ces différentes couches et de passer de l’une à l’autre. La pièce s’appelle Sous-titre parce que c’est comme ça que nous nous imaginons lorsque nous dansons, toujours pris par plein de pensées hétéroclites. Il s’agit d’essayer d’attraper ces choses qui nous traversent, de l’ordre de l’intime, qui normalement ne sont pas nommées, qui font leur chemin dans nos têtes sans être explicitées.
Dans la première partie de la pièce nous avons trouvé cette voix de pratique, apparentée au cours de danse ou aux méthodes somatiques. C’est une voix qui expérimente et en même temps partage son expérience, c’est un outil souvent utilisé dans la danse. Elle nous permet d’être en relation avec notre corps au moment même où il est en train de produire le pourquoi de l’acte de parole. Nos processus de travail sont aussi des matériaux qui peuvent apparaitre dans la forme finale. Nous sommes à la fois chercheurs et acteurs de notre mouvement. Sous-titre se déploie sur les deux plans en même temps.
La rencontre avec Laurent (Èlg), le musicien, a été également très importante. Il est un super-commentateur, il a une étonnante capacité à saisir les multiplicités, à faire des nuances, dans la voix, le ton, dans le sens. Ses interventions prennent en charge nos pensées. Il donne à entendre toutes les couches qui pourraient être à l’origine de l’apparition du mouvement, des pensées qui traversent le corps et qui provoquent tel ou tel geste.

Dans le dispositif scénographique Èlg se tient à l’arrière du plateau, en tant que figure tutélaire ou sorte d’arbitre. Comment avez vous travaillé ses interventions ?

Madeleine Fournier : Nous avons beaucoup cherché avant de définir la place de Laurent (Èlg). Il était clair que nous devions avoir deux statuts différents, éviter de lisser dans un sens ou un autre. Nous prenons en charge la voix de la pratique, du corps, des danseurs, et lui, statique sur sa chaise d’arbitre, a un rôle de tiers dans le duo. Cela nous amusait aussi ce contraste entre les corps des danseurs, au sol sur une dalle de béton, et le corps céleste sur sa chaise, à la voix de dieu, amplifiée.
Prise en charge par Laurent (Èlg), cette voix dévoile aussi bien nos pensées que celles des spectateurs. Ce qu’il dit est tellement spécifique que ça ouvre la lecture du mouvement. Nous souhaitions à tout prix que les mots ne prennent pas le pouvoir sur le corps. L’écart est tel entre l’abstraction du geste et ses propos que ce qui les met en rapport n’est pas le sens, mais davantage une rythmique et une musicalité.
Nous avons travaillé l’ambiguïté entre ce que peut penser le spectateur et ce que peuvent penser les interprètes. Il est passionnant d’imaginer comment tous ces mouvements de pensée circulent.
Pendant le processus, Laurent a improvisé à partir de ce que nous produisions. Chaque séquence a sa spécificité, dans l’écart entre ce qui est fait et ce qui est dit. Parfois c’est juste un détail dans l’intention du geste qui donne le sens de la voix, par exemple : je tourne la tête, est ce que ça part des yeux ou de mon envie de regarder à côté ? Ça change énormément !

Est ce que nous pouvons expliciter ces strates ? Sous-titre mobilise différentes stratégies de l’attention.

Madeleine Fournier : Cette création traite de l’apparition des choses. Il faut donc qu’il y en ait le moins possible, pour que chaque chose, même la plus petite fasse événement. Quand la lumière arrive il faut que ça soit un événement. Quand la musique arrive il faut que ce soit un événement. Nous travaillons toujours à une échelle infime, entre zéro et un. Cela laisse beaucoup de place à l’interprétation et à la subjectivité des spectateurs qui peuvent tout imaginer. Nous nous pensons comme des surfaces de projection, nous faisons très peu pour que le maximum puisse se projeter sur nous.
Nous avons cherché à faire cohabiter, voire mélanger, l’abstraction et la fiction, le corps et les mots. Une pensée, un souvenir, une émotion, un constat, une obsession exprimée tout haut par Laurent peut correspondre à un endroit du corps où le mouvement démarre, à un remous, un saut, un rapport à l’espace, un rythme, un motif, une énergie. Nous avons essayé différents types de mouvement, du plus abstrait au plus codifié. Il est enthousiasmant de remarquer comment l’abstraction peut dégager des sens multiples.

Un mobile de Boris Achour participe au dispositif scénographique. Comment avez-vous imaginé sa présence dans Sous-titre ?

Madeleine Fournier : Nous avons pensé à un mobile en tant qu’objet qui comporte le potentiel du mouvement, à même de développer une sensibilité au mouvement. Il est comme un fondamental de l’état du danseur, « ouvert à tous les vents et à tous les hasards », avec pour seules contraintes sa forme et son poids, il est un corps soumis, comme nous, à tous les changements de températures, de lumière et de circulations d’air dans l’espace. Ce qui nous a intéressé aussi dans les mobiles de Boris Achour, c’est la question des rapports, cet équilibre entre deux formes, deux idées, l’abstrait et le ludique, la voix et le corps, Madeleine et Jonas. Visuellement nous voulions qu’il soit le moins narratif possible. Le mobile fait sa vie dans le spectacle, il agit également en tant que surface de projection.

Vous préparez une nouvelle pièce pour la première édition à Hendaye du festival 2D2H. Pouvez vous nous dire quelques mots sur ce projet ?

Madeleine Fournier : Partout est une nouvelle pièce dont le processus de création a lieu entièrement en extérieur. L’idée ici est de rencontrer et de rentrer en dialogue avec des spectateurs. Pour cela nous partirons chacun avec un spectateur en promenade afin de lui montrer une danse, en aménageant deux ou trois rendez-vous pour qu’il puisse voir la danse se transformer.
Nous sommes très attachés à ce côté premier : un danseur, un spectateur dans un rapport intime. Nous aimerions expérimenter comment plusieurs visions d’une proposition changent la perception du travail. Ces échanges donneront lieu à des enregistrements sonores qui deviendront la bande son de la pièce.
Nous souhaiterions arriver à un objet qui puisse « réfléchir » dans divers contextes tout en créant un espace de partage et de rencontre dont la danse serait le point de départ.
Ce festival à Hendaye initié par Frédéric Seguette est l’occasion idéale d’expérimenter et de créer un écosystème avec le spectateur et avec les éléments du paysage.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

Partout
19 Juin 2016 – Festival 2D2H, Hendaye (Première)
17-18 Septembre 2016 – Festival Entre Cour et Jardins, Dijon
24-25 Septembre 2016 – Festival Plastique Danse Flore, Versailles

Photo Marc Domage

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