HUBERT COLAS, « NECESSAIRE ET URGENT », THEÂTRE DE LA COLLINE

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Hubert Colas : Nécessaire et urgent / Texte d’Annie Zadek : Théâtre de la Colline / 12 mai – 4 juin 2016.

Un cube en verre entretient des jeux de transparences et de miroitements éteints, reflète d’une certaine manière les gradins, lance déjà aux spectateurs une interpellation muette, avant même qu’au delà des épaisseurs des vitres, l’œil d’un projecteur ne s’allume, nous cernant de ses rayons. Le dispositif scénique imaginé par Hubert Colas fonctionne comme un intensificateur de présences, une machine minimaliste insensée et poétique qui conduit les fantômes vers une forme de visibilité. Des corps commencent à se préciser, difractés selon les lois absconses d’un objet optique aux géométries complexes. Des ombres donnent sa texture trouble au brouillard qui presse contre les parois en verre et contamine, dans une lente exhalation, le plateau. L’environnement devient poreux, séparation irrémédiable et grande proximité, presque tactile, sont de mise. Dans cette tension basse, nourrie par des sensations contradictoires, les spectres s’invitent avec de plus en plus d’insistance, se multiplient.

Quelques 524 questions d’Annie Zadek les attisent et l’auteure de confier : je me suis dit que j’étais en train d’écrire un manuel pour séances de spiritisme. De par sa grande simplicité, la proposition scénographique trouve un endroit d’une extrême justesse où cette interrogation impossible s’ouvre aux spectateurs. Ils sont deux, Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud, à la porter au près du public. De par une adresse directe, frontale, qui se calque sur le souffle nécessaire et urgent de cette écriture, les mots finissent par aviver des résonances inattendues parmi les spectateurs. L’histoire familiale, intime rencontre le politique. La pudeur et la force incisive des questions, à la fois extrêmement précises et ouvertes, nous conduisent à reconnaître dans ces jeunes juifs – communistes – polonais, arrivés en France en 1937, quelque chose des immigrés que nous sommes ou que nous pourrions être, quelque chose des réfugiés qu’il s’agit désormais d’accueillir. Hubert Colas place l’enjeu essentiel de cette création au cœur de la décision de rester ou de partir. C’est une question générique qu’on peut traduire par l’acceptation ou le refus de ce qui nous entoure : une question qui concerne l’humanité actuelle.

Le texte est radical, déferlante qui force les digues du non-dit, conjure, à partir d’une position très particulière, l’horreur du XXème siècle, dans une impossible tentative d’épuisement. Au premier abord monolithique, faisant bloc, sans laisser de prise, le geste d’écriture d’Annie Zadek respire, est parcouru par différentes nervures, entretissant les sensibilités – à la fois supplice, questionnaire policier, QCM. La mise en scène d’Hubert Colas investit pleinement ses silences, les rend habitables, à la fois déchirants et généreux, prêts à accueillir tous nos fantômes. Nécessaire et urgent s’empare du flux de manière rythmique, augmente sa puissance d’impact par un travail en creux : le vide autour des acteurs est dense, chargé, la représentation, plus que jamais, collective, profondément partagée.

Smaranda Olcèse

crédit photo : Didier Ben Loulou

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