LE PRINTEMPS DES COMEDIENS, MONTPELLIER, 30e EDITION

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LE PRINTEMPS DES COMEDIENS – 30e édition – Montpellier.

Le 30e festival du Printemps des comédiens, deuxième plus gros festival de théâtre de France après Avignon, s’ouvre cette semaine avec trois grands patriarches du théâtre. Peter Brook (homme blanc de 91 ans), Giorgio Strehler (homme blanc mort à 76 ans) et Georges Lavaudant (homme blanc de 69 ans) proposent chacun un spectacle en regard sur les 30 dernières années. 197 ans à eux trois, cela permet un beau retour sur la création, l’intelligence et l’innovation théâtrale.

Depuis 1947, le Piccolo Teatro de Milan présente partout dans le monde Arlequin, Serviteur de deux maîtres de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Giorgio Strehler. C’est Ferruccio Soleri qui, depuis 1963, interprète le rôle éponyme en alternance. L’occasion est donnée au spectateur montpelliérain de voir cette mise en scène mythique qui signe le renouveau ou les retrouvailles de la commedia dell’arte avec ses scènes dont tout le monde a parlé, le lazzi de la mouche, la ribambelle des plats etc. Comme souvent quand on va au musée voir des œuvres gravées dans la conscience collective, la réalité se montre plus prosaïque.

Tout d’abord, le texte de Goldoni se révèle de plus en plus insupportable à notre société en mouvement. Contrairement à d’autres de ses pièces, les valets de cet opus sont tous plus idiots que leurs maîtres. La lutte des classes en prend pour son grade. Mais que l’on soit maître ou valet, la seule chose qui intéresse, c’est le capital. La pièce, pendant plus de deux heures, nous incite donc à manigancer pour acquérir plus, toujours plus, encore plus d’argent, de femmes ou de nourriture à votre guise. Le titre même de la pièce est une ode au cumul des mandats, que pourtant tous les spectateurs critiquent au bar du coin. Que ne critiquent-t-ils pas aussi le non renouvellement des personnalités, notamment politiques ! Pourtant, on s’extasie devant un acteur de 88 ans qui esquisse plus qu’il ne fait, qui tente plus qu’il ne réussit son spectacle. À l’époque où les DVD proposent des captations plus que remarquables des grands spectacles qui marquent les générations, pourquoi et comment organiser les tournées des œuvres de répertoire ? La question se posera aussi la semaine suivante avec les chorégraphies de Pina Bausch présenté aux arènes de Nîmes.

En même temps que le spectacle de commedia dell’arte, se joue aussi en extérieur Battlefield de Peter Brook, Marie-Hélène Estienne et Jean-Claude Carrière. En 2003, le trio avait déjà présenté La Mort de Krishna, adapté du Mahabharata qui fit la renommée du metteur en scène anglais. Cette question de dire toujours la même chose, de présenter toujours le même spectacle, de -comme dirait Beckett – rater encore ou rater mieux ce que l’on a encore et toujours à dire se pose de la même façon pour le théâtre des Bouffes du Nord que pour le Piccolo Teatro. Ils ne répondent pas du tout de la même façon. Là où les Italiens figent dans le marbre, fixent et engluent un spectacle qui n’a plus grand-chose à nous dire sur la société contemporaine, le plus français des metteurs en scène anglais épure, réduit, allège pour toucher à la substantifique moelle de nos questionnements contemporains. Que faire après la guerre ? Comment reconstruire ? Y a-t-il un homme providentiel ? C’est à travers un texte écrit il y a des milliers d’années que l’équipe de Brook nous interroge, sans évidemment apporter aucune réponse préfabriquée. Le spectacle s’achève sur une série de coups de tambour, le spectacle finit par des points de suspension. A nous, regardeurs-penseurs d’en écrire la suite.

Si un spectateur néophyte vient voir ce projet, il pourra y voir une qualité de plateau, la présence, un poème accessible et une diction claire et élégante. Le spectateur chevronné traversera avec ce texte l’histoire de la littérature mondiale, de la tradition indienne à Shakespeare, de Rudyard Kipling à Sophocle. Qu’on le veuille ou non, l’ombre d’Hamlet plane sur Yudishtira, et la distribution remplie des couleurs et des accents du monde met la pièce un cran au-dessus de nos petits désirs quotidiens. La vie nous dépasse mais le théâtre et là pour nous permettre la métaphysique. L’espace est vide de meubles ou de rideaux de scènes mais bien remplis des fantômes du théâtre que respirent les comédien·ne·s pendant une heure dix. De fait, le moindre élément de costume, comme ses quelques morceaux d’étoles, tous plus magnifiques les uns que les autres, donne à rêver. Le chant de bataille devient l’espace des songes pour nous ramener à nos vies.

Entre grands problèmes de société et petits soucis des petit-bourgeois, la programmation du Printemps des comédiens s’annonce comme chaque année éclectique et pleine de gourmandises. Après les metteurs en scène confirmés, suivront les jeunes découvertes, certainement tout aussi variés et canailles, mais tout aussi blancs et masculins.

Bruno Paternot,
à Montpellier

« Battlefield », de Peter Brook – Photo Caroline Moreau

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