70e FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC IVO VAN HOVE

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ENTRETIEN : IVO VAN HOVE, « Les Damnés », création 2016, Festival d’Avignon – Cour d’honneur du 6 au 16 juillet à 22h. Première le 6 juillet.

Inferno : Faire le choix des Damnés de Visconti – qui souhaitait faire là un film shakespearien – apparaît lourd de sens… Pourquoi, Ivo Van Hove, cette fascination quasi hypnotique que notre époque et vous-même semblez développer pour la représentation du Mal lié au démon du Pouvoir ?
Ivo van Hove : Tout simplement parce qu’aujourd’hui c’est le thème le plus important… Pas uniquement pour être représenté au théâtre mais parce qu’il est omniprésent et occupe tout l’espace… Il faut vraiment réfléchir sur ce qu’est le Pouvoir, sur sa nature et ses effets : comment, en s’appuyant sur lui, l’ordre mondial en marche entend établir une nouvelle forme d’asservissement.

Le texte de Luchino Visconti a le grand mérite d’éclairer sur ce processus au travers de l’histoire d’une famille de sidérurgistes allemands (double de la famille Krupp) qui, dans les années 30, va s’enrichir en mettant ses aciéries au service de la fabrication d’armes réclamées par le régime Nazi. En ressort l’extrême danger de mêler les intérêts économiques à la politique !

J’ai fait de ce thème développé par Visconti le centre de mon nouveau spectacle, comme une urgence à laquelle je ne pouvais échapper. En effet dans le texte du cinéaste apparaît nettement que, si le grand père n’adhérait pas au départ à l’idéologie fasciste, très vite la famille Krupp appâtée par l’argent va s’y rallier corps et âme. Cette famille d’industriels si extrême soit-elle constitue un cas d’école à ne surtout pas négliger. Le danger aujourd’hui est tout aussi important même s’il prend une autre forme…

Le monde contemporain est régi par le culte envahissant de la prospérité économique, quel qu’en soit le prix à payer par nous tous… Gains exorbitants, diktat de la finance, au détriment du bien-être social qui n’étant plus « une valeur » passe à la trappe.

A la faveur du jeu du pouvoir délétère qui décime chez Visconti cette puissante famille attirée par le gain, les failles singulières de chacun sont exposées avec un réalisme d’une cruauté esthétique à faire vaciller les sens… Frustration sexuelle, estime de soi en déroute, désirs incestueux et pédophiles, transfert dans le désir de puissance de ce qui manque à soi, orgies travesties, etc… Comment sur le plateau avez-vous rendu le déchaînement de ce maelstrom interne qui déchire nombre des protagonistes en proie à leur névrose ?
Ivo van Hove : Cela relève du travail avec les acteurs. Dans la scénographie on a choisi de mettre en scène un grand rituel. Mais je ne peux, ni ne veux, en dire plus parce que tout cela va se travailler au plateau avec les comédiens… On va procéder à ce que j’appelle « une célébration du mal » pour montrer ces névroses qui font partie intégrante par ailleurs de notre humanité.

Ce qui est terrible chez Visconti, c’est qu’il n’y a pas d’amour, enfin pas l’Amour tel qu’on l’espère ! Il est devenu quasiment un instrument politique intégré à une stratégie qui le dénature… ou qui permet de vivre ses désirs refoulés au travers de l’alibi politique qui les masque. Au final, c’est la même chose :
« l’amour » n’existe qu’au travers des avatars de la sexualité, l’accès à la puissance, l’inceste et la pédophilie.

Je reviens de New-York où j’ai présenté mon spectacle Vu du pont d’Arthur Miller, où l’on voit l’influence de la macro-réalité sur la vie personnelle de gens qui vont devenir des sortes de « monstres ordinaires » à la faveur des circonstances historiques. Notre vie personnelle est inscrite dans la société où nous vivons et les deux termes sont interdépendants en s’influençant l’un l’autre.

Vous avez répondu présent à la proposition d’Eric Ruf, l’administrateur de La Comédie- Française, de monter votre création avec les comédiens de la Maison de Molière. Ce qui vaut une belle distribution…Entre autres Denis Podalydès, Guillaume Gallienne et… Christophe Montenez (ancien élève de l’EsTBA, Bordeaux-Aquitaine) qui incarne le trouble et torturé Martin von Essenbeck… Comment diriger des comédiens riches d’expériences si différentes ?
Ivo van Hove : S’il est vrai que ma troupe est basée à Amsterdam, j’ai l’habitude de travailler avec les acteurs des autres pays. Pour ce spectacle, j’ai visionné beaucoup de vidéos prêtées par Eric Ruf. Pour le rôle de Martin, il fallait un acteur jeune, pas trop connu, comme dans le film de Visconti. Pour lui c’est un défi et une opportunité énorme car Martin est, sinon le personnage principal de la pièce (ils sont plusieurs), au moins incontestablement l’un des rôles les plus importants. En effet, il commence (presque) le spectacle et reste le seul à la fin. C’est le noyau du drame, un être totalement amoral. Ce jeune acteur répondait clairement à mes critères. Mon travail s’appuie sur l’ensemble des comédiens – connus ou pas, peu importe – et sur mon équipe artistique.

Autre gageure pour vous, metteur en scène de théâtre : comment scénographier sur un plateau le foisonnement de lieux, ombres et lumières, traversés par les acteurs de Visconti ? Avez-vous recours, comme dans vos spectacles précédents, aux gros plans vidéo projetés ?
Ivo van Hove : Je ne veux pas trop dévoiler pour qu’il y ait « surprise »… Mais je tiens à préciser que le film n’est pas le point de départ (je ne l’ai pas revu depuis trente ans), c’est le texte que j’ai adapté et non le film.

Pour ce rituel de « célébration du Mal », le visuel comme la musique seront très importants. Je serai assisté par la même équipe artistique que pour Tragédies romaines, The Fountainhead ou Kings of war, et ce sera là encore un spectacle multidisciplinaire.

Visconti clôt son film par le salut hitlérien de la victime devenue triomphatrice. Est-ce cette chute qui servira d’ouverture à cette soixante-dixième édition qu’Olivier Py a voulue avant tout « politique » ?
Ivo van Hove : Je vais choisir une autre fin mais tout aussi politique que le salut hitlérien. Pour moi cette tragédie représente les deux faces d’un même visage : celle de la chute d’une famille puissante, qui sera presque entièrement anéantie, et celle d’un grand spectacle sur les dérives du pouvoir économico-politique. Scénario d’une grande actualité qui parle de notre époque aujourd’hui et dont l’écho va bien au-delà des années trente où Visconti situe l’action.
Pouvoir monter cette pièce (avant de la jouer Salle Richelieu) dans la Cour d’Honneur fait partie – au même titre que monter Shakespeare – du rêve de tout metteur en scène.

Propos recueillis par Yves Kafka

Retrouvez cet entretien et 21 autres sur la 70e édition du Festival dans notre Hors-Série papier spécial Festival d’Avignon, disponible gratuitement dès le 6 juillet dans tous les lieux du IN ainsi que dans les meilleurs théâtres du OFF.

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