FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC OLIVIER PY

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70e FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC OLIVIER PY

Inferno : Pouvez-vous revenir sur cette idée d’impuissance politique, qui était au cœur de la conférence de presse livrée pour la présentation de la 70 édition du festival d’Avignon ?

Olivier Py : L’histoire fait qu’on a l’impression que la révolution semble impossible et où l’engagement est difficile. C’est un temps de désespoir politique. Mais c’est un temps de désespoir politique avant l’espoir politique. Ça va et ça vient. Simplement qu’est-ce qui fait que l’on a l’impression d’être impuissant ? C’est pour répondre à l’impuissance. Je crois beaucoup que la montée du front national tient à cette sensation d’impuissance politique. On ne croit plus aux politiques, aux politiciens. On ne croit plus aux partis. Cela provoque un retour des instincts grégaires. Dans le temps où la politique est impossible, reste le théâtre qui est le lieu où les idées se reposent en attendant un nouveau combat.

Inferno : Pensez-vous qu’il est possible de réaliser une révolution par la culture, la révolution est-elle selon vous l’œuvre des artistes, des écrivains, des dramaturges par exemple ?

Olivier Py : Je ne dirais pas par la culture. Je dirais que la culture y participe évidemment, mais aussi beaucoup d’autres choses pour qu’il y ait un changement et une révolution. Mais s’il n’y a pas la culture, il n’y a pas de révolutions. L’inculture est l’alliée de tous les totalitarismes. La tristesse, le désespoir, c’est ce qui fait que rien ne change dans la société ou alors lorsque ça change, cela change pour le pire. Je suis absolument certain que la culture est la réponse à tout. Clairement, quand les politiques démissionnent sur la culture, ce qui est le cas aujourd’hui, pour des économies de cacahuètes en réalité, ils enlèvent au peuple sa souveraineté. Ils sont en train de rogner la démocratie elle-même et l’avenir surtout. Il n’y a pas d’avenir sans culture, surtout en Europe ! C’est un pays qui s’est construit entièrement sur ce rapport ; la culture et l’éducation sont pour moi des synonymes.

Inferno : L’idée de collectif est très présente à Avignon cette année. D’après vous, qu’est-ce qui fait qu’un collectif fonctionne ou ne fonctionne pas ?

Olivier Py : Je crois qu’un collectif est une expérience politique en soi. Souvent l’expérience collective part de sa propre expérience du collectif. Tant que l’ensemble a un esprit démocratique, il fonctionne. En général, il faut qu’il y ait une transcendance pour qu’il avance. Cette transcendance, c’est celle de l’œuvre d’art, bien sûr. Je ne sais pas à vrai dire comment ça tient quand ça tient. C’est une sorte d’exploit, le collectif. C’est un exploit extraordinaire !

Inferno : Dans Le Cahier Noir, paru chez Actes Sud en 2015, à travers vos dessins et poèmes on voit de quelle manière la sexualité chez un jeune homme est ce qui le construit, le façonne psychiquement et artistiquement. Est-ce que ces problématiques seront présentes cette année dans votre théâtre ?

Olivier Py : J’ai publié ce texte, car j’admire la révolte adolescente même si elle est chaotique ou ridicule parfois. Malgré tout j’admire profondément cette énergie que peut avoir l’adolescent à vouloir si ce n’est tout changer, aux moins désirer autres choses… Dans Le Cahier Noir, il y a cette idée qu’il existe un lien entre la sexualité et l’art qui les rend presque confondus. Dans ce livre, on comprend que la littérature, l’art et la sexualité ne font qu’un. C’est d’ailleurs ce qui fait que c’est si difficile pour le narrateur, le personnage. Il veut se changer lui-même par sa sexualité qui est trop absolue, idéale, révolutionnaire. Il veut quelque chose de plus que ce que peut offrir une relation entre deux êtres. Il veut un rêve, il y a déjà un désir de théâtre là-dedans. Cette année je monte Eschyle, qui n’est pas du tout Eschyle… C’est étonnant, il y a des tragiques grecs qui ne parlent que de sexualité, lui pas du tout. Cela dit je ne considère pas que la sexualité soit opposée aux politiques. Je considère que la sexualité est absolument politique. On n’a pas l’habitude d’aborder la politique aujourd’hui sur les plateaux de cette façon, c’est peut-être dommage. Évidemment je pense que la révolution LGBT n’est pas finie !

Inferno : Est-ce que comme chez Platon, Prométhée qui dérobe le feu au dieu questionne dans votre pièce intitulée, Prométhée Enchaîné- Eschyle, pièces de guerre le rapport de l’homme à la technique ?

Olivier Py : Non avec mon Prométhée ce n’est pas le feu de la technique.. Pour moi, c’est beaucoup plus le langage, le feu que Prométhée a dérobé, c’est la possibilité de formuler ce que nous vivons. Quel est le feu prométhéen d’Eschyle ? Eschyle fait de Prométhée d’abord un prisonnier politique. C’est très important. C’est un prisonnier politique parce qu’il dit la vérité tout simplement, il dit que les hommes sont libres. C’est de cette manière qu’il se retrouve face aux puissances qui incarnent les dieux. Et c’est à partir de ce prisonnier politique que la démocratie va pouvoir s’établir ; il faut imaginer par exemple Nelson Mandela. Dans les pièces d’Eschyle, nous avons toujours des leçons de démocratie. Notre démocratie vient de là.

Inferno : Pour vous à quoi renvoie la métaphore du feu, comment la matérialiserez-vous dans votre spectacle ?

Olivier Py : Ce qu’a volé Prométhée, c’est le langage, la formulation. Il l’a volé au dieu pour le donner aux hommes. Les hommes ont le droit à la parole, comme le citoyen a le droit à la parole face à la dictature, la tyrannie. C’est une mise en scène réduite au minimum : un petit podium, des chaises pour les spectateurs et trois grands acteurs et c’est tout. Il y a une volonté de dénuement.

Inferno : Enfin peut-on conclure cet entretien sur la question du pouvoir qui vous est si importante ?

Olivier Py : Oui, le rapport entre l’artiste et le pouvoir me semble lié au rapport entre Prométhée et les dieux. Le pouvoir est une force sacrée. La question du pouvoir est celle de la légitimité. Qui est légitime pour exercer le pouvoir ? C’est une question fondamentale et difficile. On voit bien qu’en ce moment il existe un doute sur la légitimité de nos gouvernants. Le problème ne vient pas de la représentation elle-même. Le problème vient de l’histoire qui nous pose une énigme en ce moment. On ne peut plus faire de la politique, comme on le faisait autrefois en regard de notre immobilité, incapacité à échapper au monde consumériste.

Propos recueillis par Quentin Margne

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