ENTRETIEN : DANYA HAMMOUD

danya_hammoud

ENTRETIEN : Danya Hammoud – IL Y A LONGTEMPS QUE JE N’AI PAS ÉTÉ AUSSI CALME – Chorégraphie : Danya Hammoud.

Inferno : Dans vos spectacles est-ce que vous dansez ?
Danya Hammoud :
C’est une grande question parce que je pourrais répondre les deux à la fois. Dire oui et non ne dit pas grand-chose d’intéressant.

En tout cas, vous écrivez les corps dans l’espace, vous chorégraphiez.
Oui, c’est exactement ça. C’est pour ça que ce qui importe pour moi c’est : avec qui je suis et avec qui je partage cette expérience et l’expérience de la représentation. Ce ne sont pas des interprètes, ce sont des corps avec qui la relation doit être assez forte, qu’il y ait une tension déjà en soi avec l’écriture. Dans mon expérience jusque ici, ce qui a été important pour moi c’est le passage de mon solo -Mahalli- au fait de travailler avec d’autres corps. Ce passage là à été très jouissif parce que je commençais à nommer ce que je pense, dans le langage parlé mais aussi corporel. J’essayais tout le temps d’amener d’autres corps dans une tension sans leur imposer cet état. C’est pour ça que je pense que c’est surtout cette expérience-là qui était un grand pas.

Aujourd’hui, dans cette création là -qui est encore en création jusqu’au dernier jour-, je me concentre à nouveau sur le mouvement. J’ai expérimenté la manière de partager mon corps, je veux pousser encore plus loin. Je travaille avec Carme Torrent qui elle-même crée son propre travail, qui est interprète chez d’autres chorégraphes et qui est architecte donc elle a une autre vision de la mise en espace. La toute première chose que nous avons exploré c’est : que fait cette coexistence à deux ? C’est quelqu’un qui a une expérience plus longue et plus variée que la mienne, cela m’a aidé à voir l’angle par lequel je regarde mon travail. Ca m’a permit de revenir a cette obsession du mouvement que je tente de développer. Je comprends les multiples possibilités de ce mouvement mais la ligne qui m’intéresse c’est celle là. C’est surtout les intentions d’un geste avant la création du geste. Même si je travaille toujours avec des tableaux et des images, c’est toujours un prétexte, elles ne sont pas un objectif. Ce n’est pas elle que je cherche, c’est la construction de l’intention de cette image là et peut importe si j’y arrive ou pas. Normalement si j’arrive vraiment à la condenser dans cette intention elle y est déjà, je n’ai pas besoin d’aller jusqu’à sa représentation. Ca s’applique sur le mouvement physiquement et aussi le thème qui sous-tend les projets que je fais. L’intérêt n’est pas la représentation de la violence mais comment elle se construit.

Comment est ce qu’on fait pour écrire son propre corps dans l’espace, sans le voir ?
Dans Mahalli je ne le voyais absolument pas. J’avais quelqu’un qui était mon œil extérieur, nous avions développé une manière de me dire ce que ça renvoyait.
Junaid Sariedeen regardait les improvisations. A chaque impro, on faisait des points descriptifs sans aucune impression. Tu as fait ci, ça, tu t’es retournée là etc.
Une autre fois, c’était de dire des impressions : pas ça m’a fait pensé à mais dans l’espace ça a crée telle forme. D’abord décrire ce qu’on voit et ne pas aller jusqu’à l’interprétation. Je pouvais improviser pendant un très long moment et on parlait de ce qu’il avait noté ou retenu. Puis je repartais en improvisation. Crée un solo, c’est toujours un peu triste, un peu lourd. La discussion est importante.
Pour Mes mains sont plus âgées que moi, j’étais dehors. Le fait qu’il y ait toujours deux personnes me permettait d’imaginer en terme d’écriture. Là, c’est une autre expérience et c’est pour ça qu’on a fait appel à Marion Sage et Nathalie Garaud qui ont passé quelques jours avec nous à différents moments. Nous avons eu des discussions sur les points de croisements qui nous intéressent.

Et que vous ont-elles dit ?
Ce qu’on me renvoie, ce n’est jamais pour me dire quoi changer, c’est toujours en terme de structure ou de relations. Je dois savoir où ma partition manque des détails, où est ce que le regard n’est pas bon.
Il m’arrive de filmer mais ce n’est pas pour l’écriture du mouvement, c’est pour avoir une vue d’ensemble et des rythmes mais pas de l’écriture du détail.
J’ai développé quelque chose qui me fait retenir ce que j’improvise. Je pourrais presque le refaire. Du fait d’être dans cette temporalité là je suis consciente de ce que mon corps est en train de faire. Une fois fini, je peux le revoir et comprendre ce qui me semblait juste.

Sur le programme, c’est un esprit pour deux corps.
Je crois que c’est la question de qui porte cette proposition. Parce que quelque part c’est impossible de nier l’implication de l’autre personne mais que ce soit en terme de décision, de choix, de l’obsession qu’en tant que chorégraphe je porte, amène ou insiste dessus. Mais c’est vrai que dans ce genre de travail la question se pose, à quel point c’est ma création ou notre création.
D’un autre coté ce n’est pas par modestie ou fausse gentillesse mais je suis la responsable du projet et c’est à moi d’assumer les choix ou les décisions.

On n’a plus les mouvements pour dire, ne reste que les corps. Pour dire quoi ? On ne peut pas éviter de faire des parallèles entre Nacera Belaza, Bouchra Ouizguem, vous et toutes les méditerranéennes programmées régulièrement à Montpellier Danse.
Il y a la question du lien avec l’Histoire. Je crois qu’il y a aussi un lien avec le fait que nous soyons des femmes. C’est comme si, pour aller vraiment droit dans ces thèmes ou ces intentions là, nous faisons un mouvement sans ornements ou artifices, sans ce qui ne seraient pas nécessaire. Il y a quelque chose de plus brut, avec plus d’obstination (sans le caractère négatif). C’est une sorte d’insistance.

Quel est votre rapport à l’histoire. Et à l’Histoire ?
Je re-questionne la question de la continuité dans le mouvement. Cette continuité là est venue comme une résistance à la fragmentation de l’Histoire et des histoire. Un exemple plus simple et très visible : d’avoir vécu dans une ville qui n’a jamais été stable, qui a toujours été en destruction et en reconstruction, ça vous marque. J’ai besoin de stabilité, j’ai besoin de la construction d’une pièce, d’une continuité pour insister sur la non-rupture. Il y a besoin de construire ou de poursuivre. Et donc pour être dans cette continuité là, ce n’est pas une ligne droite mais pour autant, il n’y a pas trois milles tours à faire. Et une chose va créer l’autre sans pour autant que ce soit sauter d’un endroit à un autre pour y arriver. C’est une possibilité. Et il y a aussi quelque chose qui pour moi a un rapport avec le regard. Lorsque le regard devient en soi un mouvement, cela élimine toute une série de production de gestes qui ne sont pas forcement nécessaire. C’est parce que dans la construction, ça demande de la force aussi. Etre, insister sur quelque chose, ça demande de l’énergie, une conviction et ça porte des risques mais voilà, s’il y a la conviction le risque n’est pas un problème.

Ca peut l’être pour monter un projet une production.
Pour le dire simplement, je suis arrivé à un point où je sais que mon travail n’est pas ce qui va plaire, tourner… Voilà. Moi, personnellement, je m’adresse à tout le monde mais je ne sais pas, de ce tout le monde, qui reçoit quoi et comment. Mais je crois qu’il faut être convaincu de ce qu’on propose et assumer n’importe quelle réception.

Quand on essaie de décrire votre spectacle, on est coincé. Car si on reste sur le plan de la description objective, il ne se passe rien !
C’est peut être ça qui est intéressant, ce n’est pas dans la description qu’on le raconte ou qu’on le partage, parce que si ça l’était on n’aurait pas besoin d’être là.
Ce n’est pas par défaut, au contraire, c’est parce que je trouve que c’est là que c’est un point de richesse. Je pourrais décrire le mouvement de multiples façon : la ligne physique, dramaturgique ou la relation à l’espace mais je ne dirais jamais tout, ce ne sera jamais entier, ça ne sera jamais ça. C’est intéressant que ce ne soit pas aussi simple que ça.

Vos titres s’allongent de plus en plus au fur et à mesure des créations.
Oui, j’ai remarqué ! Ce n’est pas une décision, c’est juste que dans ce projet, à force de relire Lenz et de comment j’étais en train d’écrire, parce que la première phase c’est une phase d’écriture, cette phrase revenait tout le temps pare qu’elle porte les questions de temps et les questions de d’état. Et il s’agit de ça.

Propos recueillis par Bruno Paternot

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN