ENTRETIEN : BRUNO GESLIN, PART TWO

CHROMA

ENTRETIEN avec Bruno Geslin, part 2.

Bruno Geslin est artiste associé au théâtre de Nîmes, scène conventionnée pour les écritures contemporaines. Metteur en scène du désir et de l’entremêlement entre Eros et Thanatos, il dresse, depuis près de vingt ans, le portrait du sexe masculin érigé en idole morbide. Depuis peu, il est aussi artiste associé à l’ESAT de La Bulle Bleue à Montpellier pour inspecter l’écriture de Fassbinder, en collaboration avec Evelyne Didi et Jacques Allaire.
Voici la suite de notre entretien…

Inferno : Dans vos spectacles, vous parlez de l’amour, du corps, de la joie, mais aussi beaucoup de la mort.
Bruno Geslin : Oui. J’espère que dans aucun des spectacles on n’entend que la mort. Il y a un questionnement sur la mort mais qui penche du côté de la vie. Il y a une célébration. On vit avec ça. C’est s’approcher le plus possible puis chasser, pour apprivoiser. Tu peux instaurer du dialogue. Il y a une survivance. On convoque. C’est vraiment étrange d’aller s’enfermer dans une salle, alors qu’il y a toute cette vie au printemps ou en été ! Tu vas t’enfermer à un endroit où tu vas recréer un moment de vie alors que tout est dehors. Je ne pourrais jamais expliquer cette démarche vraiment bizarre. Et ça continue parce que les spectateurs qui viennent arrêtent, suspendent leurs propres vies pour regarder de la vie. Cette démarche-là est quand même assez particulière ! Dans une société où on a un rapport terrifiant à la vieillesse. On ne voit plus de personnes âgées dans les rues ou les restaurants. Tout ce qui appartient à la mort est complètement refoulé. De se confronter à ça, c’est aussi ce qui permet de vivre avec la plus grande intensité. On est mortel, il y a deux manière de réagir à ça : profiter un maximum de tout ce qui est en train de se passer ou s’inquiéter.

Comment fait on pour deviner que ce que vous allez créer sera un poème ou sera un spectacle ?
C’est vraiment compliqué à expliquer. Déjà, il n’y a pas de recettes particulières. Pour que ça devienne quelque chose qu’on peut partager à un moment précis, dans une salle, pendant une heure trente, dans ce processus-là du spectacle, on peut chercher l’axe très longtemps. Il y a des projets qu’on peut porter très longtemps. Le déclic est tellement différent à chaque spectacle. C’est un axe qui peut se faire sur une rencontre. Tu peux te tromper, tu peux rater, c’est bien ce qui fait que quand tu prends en charge les questions, ce n’est pas une science exacte. Il suffit de te tromper sur un interprète par exemple et c’est impossible de corriger.
Pour Dark Spring, spectacle crée d’après le roman Sombre Printemps d’Unica Zürn j’ai eu très longtemps envie de partager ce texte-là, j’ai eu le désir mais pas la capacité. Puis, ce sont des rencontres. C’est la rencontre avec Claude Degliame. Ça commençait à devenir envisageable. Et la rencontre avec les Coming Soon. Cette écriture-là, je me suis dit : on est en capacité de partager. Peut-être, si on travaille bien. Parce que Sombre printemps, comme Chroma, si tu prends un axe, il peut y avoir un vrai malentendu. Pour moi, Sombre printemps c’est tout sauf une histoire de suicide. Chroma, je l’ai porté très longtemps et j’ai failli y renoncer. J’avais peur de ne pas avoir assez de distance, de ne pas réussir à porter cette vitalité là et puis je me méfie beaucoup du côté émotionnel. Tu ne dois pas fabriquer quelque chose où tu imposes une lecture, où tu prends les gens par la main. Déjà, en tant que spectateur, quand je sens une volonté à émouvoir, j’ai envie de partir en courant.
Quand ça se passe bien, c’est quelque chose qui échappe autant au spectateur qu’à l’artiste.
Dans Chroma, le texte sur le jardin c’est quelque chose qui continu de me bouleverser. À chaque fois, c’est inexplicable, c’est presque physique, comme une lame de fond.

En ce moment vous travaillez avec l’ESAT La Bulle Bleue. L’Etablissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT), anciennement CAT, réunit entre autre des comédiens, techniciens du spectacle en situation de handicap. Comment se déroule le projet ?
Je suis artiste associé à La Bulle Bleue. Donc pendant trois ans, je travaille avec les acteurs et on va travailler sur l’œuvre de Fassbinder. Et je suis accompagné par Jacques Allaire et Evelyne Didi. L’idée, c’est de travailler dans cette œuvre immense. Evelyne me disait « il est vraiment fatiguant ce Fassbinder ! » (rires). La rencontre de Fassbinder avec ces acteurs, c’est passionnant. Ce sont des problématiques qui sont au cœur de leurs vies. Fassbinder c’est un individu qui se débat au milieu d’une marrée de pressions de la société normative. Ne pas s’allier d’une partie de soi même pour vivre au milieu des autres. La figure de l’autre différent chez Fassbinder, c’est des portait de personnes qui essayent de trouver leur singularité. D’un seul coup, cette problématique là avec les acteurs de La Bulle Bleue a une résonance incroyable. C’est un projet qui prend beaucoup de temps, je vais passer trois ans avec eux, je vais partager un moment de vie.
Evelyne Didi, Jacques Allaire et moi, on partage tous les trois quelque chose d’une sensibilité dans le travail mais avec des processus complètement différents. J’avais envie que les acteurs puissent traverser trois manière d’aborder le plateau très différentes mais qui devraient s’inscrire dans une cohérence.

J’ai eu le plaisir d’assister à la première ouverture au public de ce chantier, c’est impressionnant de voir à quel point les espaces se répondent. L’espace du texte porte pleinement ces acteurs-là qui investissent un lieu et le rendent unique au monde. Ce lieu fait résonner l’espace des mots, tout autant que celui des corps. Chaque acteur, unique par sa personnalité mais aussi par son handicap est à sa place juste, non pas pour l’aider lui mais pour aider le spectacle à se faire. L’équipe à réussit à créer un spectacle total très dérangeant sur la forme car il foudroie le corps social pour laisser place au corps sensuel. Mais ce corps sensuel, ici, il est cabossé, abimé (abîmé ?), sans canon. Ce spectacle, c’est les chairs à vif, dans l’oubli de la joliesse. Exit le rouge à lèvres et la peau soyeuse, on fait l’amour à même les muscles. Le tout dans des codes de jeu qui utilisent de façon très intelligente le jeu caméra, le rapport au réel, les modes d’actorat des années soixante-dix… On est transporté, on a fait un beau voyage et en même temps il y a de l’humour, de la distance, du second degré, ce qu’on peut facilement oublier quand on travaille Fassbinder.

Vous avez d’autres projets ?
C’est pour janvier 2017, c’est un spectacle avec Nicolas Fayol et un artiste qui fait des sangles qui s’appelle Salvo Cappelo. Le spectacle s’appelle Parallèle et on va explorer le rapport à la performance, au corps, dans le milieu de la gymnastique quand la société à basculé dans le fascisme. Comment cette exaltation des corps peut devenir une arme de propagande pour des régimes totalitaires ?

Quelque chose qui réunit ces deux chemins de façon parallèles ou perpendiculaire ?
Entre Parallèle et Fassbinder? Parallèle ça va vraiment être l’histoire de deux parcours. Ces deux garçons qui se retrouvent à une heure du matin dans ce gymnase en banlieue et d’arriver là où l’Histoire est en train de se raconter. Comment, par porosité, cette histoire là va complètement changer leur parcours et comment ils vont se modifier dans une relation à deux très intense.
Comment un individu peut être amené à se transformer, c’est une thématique fassbinderienne. Sur la thématique, on peut faire des liens. La forme va être très différente.
Il y a aussi un grand déclencheur, c’est la rencontre avec Salvo qui est un jeune artiste qui m’a vraiment impressionné. Il a un supplément de quelque chose. Et cette volonté de les faire se rencontrer sur le plateau avec Nicolas Fayol.
Et puis, je pense que c’est aussi en ça que ce n’est pas un spectacle après l’autre mais c’est souvent un travail qui t’amène à aller chercher un peu plus loin. Il y a encore des spectacles que je porte et que je n’ai pas encore fais parce que je ne ai pas trouvé l’axe. Il y a des spectacles avortés qui se transforment.

C’est toujours en mouvement ?
C’est toujours en mouvement. Ce serait mauvais signe pour ma santé physique et mentale que ce ne le soit plus. C’est toujours en mouvement.

Propos recueillis par Bruno Paternot

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