« PLACE DES HEROS » : PLONGEE INTIMISTE DANS LA BARBARIE A VISAGE HUMAIN

lupa

FESTIVAL D’AVIGNON : Place des Heros – krystian Lupa – L’Autre Scène du Grand Avignon-Vedène, du 18 au 24 juillet à 15h.

Si Krystian Lupa, l’an dernier à La Fabrica, avait superbement ouvert le festival avec Des arbres à abattre du même Thomas Bernhard – plongée grinçante grandeur nature dans la réalité de la vie artistique autrichienne des années 80, avec succession de tableaux au ralenti et accélération pour témoigner des moments de tension – cette année à L’Autre Scène du Grand Avignon-Vedène, il lui revient de le clore avec un dérangeant et encore plus troublant Place des héros, qui nous réserve cette fois une plongée en apnée dans un huis clos familial où l’absence du protagoniste – suicidé de la veille pour ne plus voir « l’impensable » – est partout omniprésente. Cette immersion d’une lenteur implacable dans une société où les relents du nazisme sont des plus prégnants est esthétiquement (de vrais tableaux dont certains évoquent l’atmosphère surréaliste d’un Paul Delvaux) une expérience en soi.

Il est difficile de ne pas sombrer dans une inflation verbale propre à rendre factice le sentiment d’avoir là côtoyé un moment exceptionnel de théâtre politiquement subversif dans son fond et saisissant dans sa facture faussement classique. D’emblée le metteur en scène polonais nous donne à voir un plateau d’où ressort un malaise diffus. Une pièce immense comme une friche en voie de désertification, un no man’s land où des armoires sous housse, des cartons de déménagement barrés de l’inscription en lettres capitales « OXFORD », et de nombreuses paires de chaussures d’homme dirigées toutes vers la fenêtre latérale côté jardin comme pour indiquer la direction des derniers pas du Professeur Schuster. Ce dernier s’est défenestré et son enterrement vient d’avoir lieu si l’on en croit l’écho des sonneries de l’église qui pénètrent dans le huis clos de l’appartement.

Pour compléter la composition, deux femmes, l’une d’âge mûr qui s’applique en silence à prendre religieusement dans ses mains des chemises blanches – véritables reliques – tandis qu’une autre, plus jeune, semble sidérée, le regard perdu vers un horizon d’attente désormais clos. Se hissant sur la pointe des pieds, une chaussure d’homme à la main qu’elle s’emploie avec amour à faire briller, elle est tout entière tendue vers la fenêtre où il n’y a plus rien à voir.

Cette composition plastique digne des peintres métaphysiques que sont Paul Delvaux ou encore Giorgo de Chirico est propre à nous aspirer dans une inquiétante étrangeté qui va nous préparer à entendre nous aussi « l’impensable ». En effet le réalisme des situations se double d’une connotation qui les dépasse pour dire indirectement le drame qui se joue.

Ce drame, c’est d’abord celui du suicide du Professeur Schuster qui, n’ayant pu se résoudre dix ans plus tard à se séparer une seconde fois de Vienne (il avait dû le faire en 1938, lors du discours de l’anschluss prononcé par Hitler, Place des Héros, sous ses fenêtres, qui résonne encore des applaudissements retentissants adressés au führer par ses concitoyens complices) a décidé d’en finir avec l’existence plutôt que de recourir à l’exil doré qu’Oxford lui offrait.

Ce mélomane cultivé n’était pas pour autant un saint, il savait entre autres se montrer peu amène avec sa gouvernante qu’il sadisait à l’occasion en lui imposant le repassage de ses chemises à sa manière à lui des plus obsessionnelles qui soient. Mais cette dernière, loin de lui en vouloir, fer à la main, s’applique à reproduire religieusement le cérémonial du repassage en défaisant son propre travail – comme il le faisait naguère lui, en secouant vigoureusement la chemise qu’elle avait déjà à moitié repassée. D’où vient cette fascination quasi-mystique que partage avec elle la jeune femme de chambre pour cet homme un brin tyrannique ? Névroses individuelles et dérives totalitaires se font écho dans un jeu de massacre assuré.

Quand du dehors parvient le bruit des cloches de l’église – les suicidés ne sont pas enterrés avec les sacrements de l’église, de toute façon le Professeur n’était pas catholique ! -, la gouvernante Zitell ressasse… Brandissant le costume d’université du Professeur qui, à la différence de sa chemise portant un petit trou, n’a pas souffert de la défenestration, elle va s’autoriser à laisser libre cours à la violence rentrée balançant les vêtements et les chaussures du défunt avec rage. « Crise de ménage » où elle dénonce le fanatique de l’exactitude qu’il était (pas seulement au niveau du repassage de ses chemises mais aussi des crémones des fenêtres qui devaient être impeccablement verticales), où elle vilipende l’égoïste qui n’était aimé ni par ses collègues ni par ses enfants, crise où elle ira même jusqu’à – acte de rébellion caractérisée – lui offrir des fleurs, ce qu’il détestait entre tout. Mais cette implosion est à comprendre à l’aune de l’amour qu’elle lui porte, jalouse qu’elle est de la belle Herta, la femme de chambre, qui se collant sensuellement contre l’armoire où se trouve les habits du Professeur, se languit aussi de lui.

Ainsi se termine le premier acte où – si ce n’est l’exploration en actes des relations perverses d’attraction répulsion – il n’arrête pas de ne rien se passer un peu comme dans un tableau fascinant de peintre où le mouvement appartient à l’œil qui le regarde. La dernière « image » du Professeur en surimpression sur le rideau de fond de scène en train de repasser obsessionnellement ses chemises blanches participe de cette émotion plastique.

Le deuxième acte s’ouvre dans le Jardin du Peuple plongé dans la brume d’un monde qui se meurt étouffé par la peste brune rampante. Les deux femmes, en noir l’une et l’autre, attendent leur oncle – le frère du Professeur, libre penseur philosophe – et si leur conversation débute sur les difficultés annoncées pour vendre la maison d’Oxford, très vite elle dérive vers l’essentiel, la mainmise des nazis qui ressortent des trous où ils s’étaient terrés après la guerre. A la Bibliothèque Nationale où elle travaille, plus de 90°/° des employés sont nazis. De toute façon « en Autriche tu dois être ou catholique ou national-socialiste, tout le reste n’est pas toléré », lâche Anna, désabusée et lucide, à sa sœur. La vie intellectuelle s’est asphyxiée dans la bassesse. Le théâtre sert tout au plus à réguler la digestion. Seul l’oncle Robert – leur père était trop compliqué pour l’existence – est capable d’écouter Beethoven sans penser à Nuremberg…

Et pour conclure ce tableau d’un avenir condamné, le morceau de bravoure de l’oncle Robert, hiératique dans le grand manteau noir que son propre père avait ramené de Russie, le béret vissé sur la tête et s’appuyant sur deux cannes. Là, entouré de ses deux nièces, il va délivrer de manière frontale en bord de plateau un long discours d’un cynisme anthologique. Il y dira la malédiction qui pèse sur ce pays malade du fascisme. Mais pourquoi s’alerter de ce sur quoi on n’a prise ? Les gens détestent les Juifs ; et alors ? Le peuple s’est englué dans la fange du national-socialisme, bientôt tout sera anéanti ; et alors ? La seule occupation qui soit restée à ce peuple immature, c’est le théâtre mais les pièces ne valent rien ; et alors ? Tout a touché le fond, c’est irréparable ; et alors ? Le national-socialisme est comme un cloaque sans esprit, ses représentants gros et gras sont les fossoyeurs du pays ; et alors ? Les écrivains vont dans les prisons pour livrer leurs déjections aux prisonniers ; et alors ? Le seul but désormais, c’est la fin qui apparaît être la seule pensée consolatrice possible. D’ailleurs à l’occasion, il se réjouit de la mort de son frère qui a trouvé le seul lieu où l’on peut se sentir en sécurité. Sa manière à lui l’oncle Robert d’être libre, est d’avoir renoncé.

Quand débute le troisième et dernier acte, on se retrouve dans l’appartement qui donne sur la Place des Héros. L’attente s’est déplacée elle aussi et se cristallise autour du retour du cimetière de la veuve, conduite par son fils qui auparavant a dû faire un détour pour reconduire chez elle une comédienne dont il s’est épris au grand dam de la famille puritaine. Les protagonistes auxquels se sont joints quelques autres attendent pour dîner. A leurs côtés, est dressée sur la longueur du plateau une immense table avec des chaises disposées uniquement en bout et aussi du côté faisant face au public. Le dispositif évoque irrésistiblement celui d’un autre repas christique. L’ombre du professeur suicidé est omniprésente pendant que l’oncle Robert enfonce le clou : tout n’est que masque de la catastrophe en marche ; alors à quoi bon adresser une lettre au maire pour protester contre le projet de construction d’une route qui va écarteler la propriété ? Les Nazis vont revenir au pouvoir.

La veuve du Professeur Schuster entend d’ailleurs comme dans un épisode halluciné les clameurs de la foule applaudissant Hitler en 1938. Puis, pour le tableau final, la rumeur ayant grossi jusqu’à couvrir les conversations autour de la table, une explosion retentit dans un bruit infernal tandis que volent en éclats des myriades de glaces brisées ensevelissant dans leur chute les convives ; échos de la Nuit de Cristal où furent saccagées les synagogues et massacrés les Juifs. Noir total.

La force du propos de Thomas Bernhard trouve dans la mise en jeu dépouillée et dans la scénographie entres ombres et lumières d’un esthétisme parlant de Krystian Lupa, son parfait médium. Une génération sépare les deux hommes, chacun a sa propre écriture, mais la « correspondance » magnétique qui circule entre l’œuvre de papier et sa traduction à la scène est saisissante. L’un Autrichien a connu les pogroms, l’autre Polonais est né après la shoah, mais l’un et l’autre en refusant tout psychologisme savent que la responsabilité de tous est engagée dans la montée de la peste brune qui gangrène le monde.

Et si la représentation de Place des Héros ne déclenche pas les mêmes émeutes des nostalgiques d’un ordre totalitaire que lors de sa première représentation – dans la Vienne de 1988 qui venait délibérément d’élire Premier Ministre Kurt Waldheim dont le passé nazi était de notoriété publique – le danger n’en est pas moindre. A voir comment les populismes et les « idées » d’exclusion, les reconduites massives aux frontières, font florès chez des dirigeants politiques avides d’alimenter leur fonds de commerce de la peur haineuse de l’étranger, on se dit que l’œuvre fictionnelle pourrait être en deçà de ce que la réalité réserve.

Le théâtre n’a jamais été autant d’actualité. En venant questionner de manière décalée et esthétique les dérives en coulisses, il joue pleinement son rôle de lanceur d’alerte.

Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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