FESTIVAL DES ARTS, BORDEAUX : UN « GALILEE » A FAIRE TOURNER LA TÊTE AUX INTEGRISTES

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GaliléE, Extraits de « La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht / Cie Travaux Publics/ Frédéric Maragnani / à La Manufacture Atlantique/ 5-6-7 octobre 2016 / Festival des Arts de Bordeaux.

Un GaliléE à faire tourner la tête des intégristes

Si Frédéric Maragnani a donné à sa compagnie le nom de Travaux Publics, ce n’est sans doute pas là l’effet d’un pur hasard. En effet, directeur depuis 2012 de La Manufacture Atlantique – ancienne fabrique de chaussures transformée en théâtre – il adore les chantiers, espaces des bâtisseurs d’avenir. Après La Grande Mêlée (festival consacré à la jeune création), les Banquets littéraires et sa Bibliothèque des Livres Vivants (construction annoncée d’un spectacle de 24 heures où la vingtaine de livres, élus par des acteurs les ayant « assimilés », seront mis en scène), c’est le tour, pour cet adepte de littérature en jeu, de proposer une mise en scène des plus singulières d’extraits de La vie de Galilée de Bertolt Brecht.

D’emblée la calligraphie du titre GaliléE attire l’attention : pourquoi diable cette majuscule, qui en guise de clôture du nom de l’astronome du XVIIème siècle italien crée un premier mouvement ouvrant sur un nouvel espace ? On découvre que le personnage titre est devenu femme (splendide Boutaïna El Fekkak au regard pétillant de foi… en la science), que sa résidence mobile est une tente Quechua – de celle qu’occupent les SDF en recherche de toit pour s’abriter – montée sur la place d’un village… marocain, et que le darija (arabe dialectal marocain) côtoie le français en toute « naturalité ». La symbolique de ces déplacements à haute valeur sémantique – une femme franco-marocaine est GaliléE, le savant visionnaire, et un pays arabe essentiellement de confession musulmane est « élu » comme le lieu de l’action – occupe une place centrale dans la « re-présentation », la réception du texte initial se trouvant forcément perturbée par ses nouvelles données.

En bousculant doublement l’identité du protagoniste (une femme… et arabe qui plus est !) par lequel le scandale va arriver, Frédéric Maragnani a eu une idée tout à la fois simple et d’une grande pertinence. Il donne à voir autrement le texte de Bertolt Brecht en le projetant brutalement dans notre actualité géopolitique brûlante. En effet, alors que le dramaturge allemand en choisissant le sujet de son Galilée avait en filigrane suggéré les rapports entre l’obscurantisme des forces réactionnaires à l’œuvre dans le rejet de tout ce qui introduit un doute dans les certitudes établies (autant celles des religieux refusant que Dieu ne soit pas au centre de leur dogme de la Création, que celles des tenants d’une science géocentriste fondée sur les croyances aristotéliciennes d’une Terre immobile) et son époque gangrénée par le totalitarisme fasciste (première version de la pièce écrite de 1938 à 1939), le metteur en scène bordelais, sans nullement tourner en rond, enfonce le clou sur la croix en mettant lui carrément « les pieds dans la céramique », associant directement la religion catholique et la musulmane dans les mêmes déviances obscurantistes.

Cinq « interprètes » de ce credo en faveur d’une pensée vivante s’appuyant sur le doute existentiel – moteur de découvertes scientifiques mais aussi gage d’ouverture aux autres cultures – deux Français, deux Marocains et une Franco-Marocaine, créent un équilibre parfait pour rendre compte que les problèmes liés au moyen-âge des croyances liberticides n’est pas le fait d’un continent ou d’un autre, d’une culture ou d’une autre, d’une religion ou d’une autre, mais hélas un mal commun à combattre en tous lieux et en tous temps. Un combat à jamais gagné contre les tenants d’une (non)pensée dogmatique, rejetons vivaces de la bête immonde toujours prête à asservir au nom d’un pouvoir confisqué.

D’une « vérité » sensible, la comédienne franco-marocaine transcende son sujet. Elle devient sous nos yeux l’égérie d’une science qui en même temps qu’elle affirme ses convictions liées à ces observations du ciel (Non la Terre n’est pas le centre du monde, elle tourne autour du soleil ! « Hérésie » de l’héliocentrisme qui a failli valoir à son auteur les affres de la torture et le feu du bûcher s’il n’avait, pour rester en vie, abjuré sa foi en la science), réitère ses doutes dans son ultime ouvrage (Les Discorsi) pour, tout en repoussant toujours plus loin les limites de la connaissance, se méfier des occurrences totalisantes de tout savoir fut-il scientifique.

Mais elle est aussi cette femme d’origine arabe qui dans sa fragilité et sa détermination tient debout contre les forces obscures des islamistes radicaux qui « l’encerclent » (ronde des mobylettes des apprentis mollahs qui, sur scène, dessinent des cercles autour d’elle) en détournant le texte sacré du Coran à des fins persécutives comme l’inquisition catholique a pu par le passé « empêcher » ce qui remettait en cause ses diktats établis en envoyant au bûcher ceux qui prétendaient ne pas s’y soumettre.

Et lorsque l’on entend aujourd’hui encore certains adeptes de la sainte église catholique apostolique et romaine brandir leur Bible (Vade retro, Satanas) pour imposer leurs « positions » sur des questions essentielles de société comme le droit à l’avortement, le droit à choisir ou non le mariage entre sexes identiques, le droit à se déclarer d’un genre qui n’appartient pas à son sexe biologique, on se dit que les dérives d’islamistes radicaux ne sont pas les seuls fléaux menaçant gravement la liberté de (sur)vivre.

Né d’une coopération avec l’Institut Français du Maroc, ce spectacle créé à Marrakech en avril 2016 – puis donné à Agadir, Rabat, Fès, Meknès, Casablanca – est présenté pour la première fois en France dans le cadre du focus consacré par FAB aux interpénétrations réciproques des cultures Proche et Moyen Orient / Maghreb / Occident.
Non seulement, par le sujet du rapport controversé des sciences et des religions qu’il aborde, GaliléE y trouve pleinement sa place mais la pièce de Brecht ainsi revisitée est d’une efficacité qui abolit les frontières en ouvrant des « voix » plus que nécessaires pour contrecarrer (« Et pourtant elle tourne… ») celles d’intégristes de tous poils n’hésitant pas à détruire la cité antique de Palmyre, à mépriser la vie au nom de leur dieu, ou encore à prôner l’infaillibilité papale en matière de « genre ». Tant que l’obscurantisme « décomplexé » s’affichera, la culture vivante sera son meilleur antidote.

Yves Kafka

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