« SHEHERAZADE » : METRO GOLDWIN BOKAER

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« Shéhérazade » – Chorégraphie & scénographie : Jonah Bokaer – Lumières : Aaron Copp – Opéra de Gand, octobre 2016.

Toutes personnes qui se seraient déplacées à Gand pour le nouveau spectacle de Jonah Bokaer et qui auraient assisté aux représentations de ses pièces lors de la 17ème Biennale de danse de Lyon[1] ont dû se frotter les yeux plusieurs fois au début de cette Shéhérazade, sa nouvelle création pour l’impeccable Ballet de Flandre, dirigé dorénavant par Sidi Larbi Cherkaoui et Tamas Moricz, sous la houlette de Olivier Pattey, naguère croisé à l’Opéra de Paris.

Jonah Bokaer, entouré d’une équipe composée de Azzedine Alaïa aux costumes, Aaron Copp à la scénographie et de Youness Anzane à la dramaturgie, n’a pas souhaité trahir la musique de Rimski-Korsakov. Celle-ci est jouée par l’orchestre de l’Opéra de Gand, parfaitement dirigé par Dominic Grier, jeune chef lui aussi attaché aux fondamentaux de cette musique Russe, créée par le compositeur en 1888 et sur laquelle Michel Fokine tirera un premier ballet dès 1910 pour les Ballets Russes.

Le jeune chorégraphe américain, plus connu pour ses expérimentations et son goût à la fois pour les nouvelles technologies – n’a t-il pas créé des logiciels de décomposition du mouvement sur les traces d’un de ses maitres, Merce Cunningham ? – ou expérimenté différents états ou façon de rendre sa danse contemporaine en recourant, par exemple, à la vidéo, voire même à des films avec des pièces comme Sequel qu’on avait pu découvrir pour la première fois en France au Festival de danse de Cannes, alors dirigé par Frédéric Flamand.

Là, dans cette nouvelle proposition, Jonah Bokaer non seulement préserve une danse très écrite faite d’ensembles, lui, si friand de solo époustouflants, au profit d’un « ballet » plus conventionnel, entièrement dédié à la troupe du Ballet Royal de Flandre d’un niveau assez remarquable.

Imaginé en deux parties distinctes, visibles par le changement radical de costumes, Jonah Bokaer joue avec le mythe de Shéhérazade, personnage imaginaire du conte des Mille et une nuits. Il imagine des histoires où cette femme rusée sauve sa peau mais mystifie son époux qui tombe dans son piège et cela pour longtemps.

La touche de modernité et l’esprit de Jonah Bokaer viennent sans doute des photocopieurs qui serviront aux danseurs pour montrer au public une partie de leur corps, façon humoristique mais subtile de montrer combien le temps a passé et comment cette cérémonie des contes a duré. Trouvaille aussi que ces bobines de bandes sonores qui servent à symboliser cette parole, sans cesse active pour endormir la vigilance du Roi de Perse où se passe l’action.

Bokaer symbolise d’ailleurs ce climat de façon très stylisée par des tulles à l’avant-scène qui tombent comme des voiles ou une structure centrale faite de la même matière mais qui vient des cintres sous la forme d’un triangle qui occupera, sans l’alourdir, la scène signifiant l’orient et ce jeu d’apparitions – disparitions liées à cette culture…

Le spectacle prend parfois des allures de péplum digne de la Metro Goldwin Mayer et des productions mythiques comme Cléopâtre et autres films où le kitsch et l’emphase imposent des images qui plaisent au public et qui font leur petit effet. On y pense par exemple avec les lumières d’Aaron Copp, lorsqu’un immense carré de lampes, telles celles qu’on voit autour des tables de maquillages des artistes apparaît tout autour du cadre de scène. Autant d’ampoules qui caractérisent le cinéma auquel Jonah Bokaer a dû penser tant il est familier du cinéma depuis son enfance.

On décèle dans cette chorégraphie un exercice de style, une sorte de jeu auquel s’est adonné Jonah Bokaer en cherchant à la fois à préserver le mythe, à donner à la troupe un spectacle plus formel, très « ballet d’opéra », tout en glissant, ça et là, quelques topics bienvenus pour montrer qu’il ne manque pas d’idées.

Cette nouvelle création était présentée dans le cadre d’un programme West (sous entendu West coast américaine, soit la Californie) où l’on retrouvait en ouverture, Pond Way, une reprise d’une pièce de Merce Cunningham dans un décor de Roy Lichentstein et une musique de Brian Eno particulièrement envoutante qui faisait habillement voyager en Inde dans un Ashram où se seraient glissés quelques danseuses et danseurs qui, pour le coup, se trouvent très à l’aise dans ces sauts de biches très caractéristiques du maître, qui projettent leurs corps vers les coulisses où ils retombent et disparaissent de notre regard.

C’est avec la reprise de Approximate Sonata 2016 de William Forsythe, sur une musique de l’indissociable Tom Willems que la soirée s’achève. Quatre duos tous interprétés avec brio par des danseurs qui, on le voit, ont dansé au Ballet de Frankfurt naguère dirigé par Forsythe, ce qui permet de préserver dans cette reprise tout son phrasé, sa gestuelle et aussi l’énergie de sa danse. On retrouve en effet dans cette version la signature du chorégraphe, avec un mouvement fluide, rythmé par des déhanchements du bassin très caractéristiques. Une rapidité d’exécution laissant une large place à la virtuosité des danseurs qui sont tout à fait convaincants dans l’exercice.

Emmanuel Serafini
à Gand

TOURNEES
Opéra Gand : 25, 27, 28, 30/10./16
Cultuurcentrum Hasselt : 3/11/16
Opéra Anvers : 10, 11, 13, 16, 17, 19/11/16
Carré Amsterdam : 1, 2/12/16

[1] Deux reprises – fameuses – du répertoire du chorégraphe ont été présentées : Recess, Why Patterns et une création, Rules of the game sur une musique originale de Pharell Williams.

Jonah Bokaer – photo Claire Dorn

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