AMRE SAWAH, « SOUS LE PONT », BOUCHRA OUIZGUEN « CORBEAUX », FESTIVAL DES ARTS BORDEAUX

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Festival des Arts de Bordeaux / « Sous le pont » d’Amre Sawah, du 20 au 22 octobre à Cenon, L’Estacade / « Corbeaux » de Bouchra Ouizguen, le 22 octobre à Lormont

Amre Sawah et Bouchra Ouizguen : underground et haut vol

Pour sa première édition, le Festival des Arts de Bordeaux, a consacré un temps fort aux transferts de culture entre les deux rives de la Méditerranée. Plus d’un tiers de ses propositions ont réuni des artistes de « tous bords » mettant en exergue – comme une urgence absolue – le questionnement politique qui nourrit les créations mettant en jeu le Proche et Moyen Orient, le Maghreb, et leurs rapports à l’Occident. Après Sana Yazigi (la Mémoire Créative de la révolution syrienne), Amir Reza Koohestani (Hearing), Frédéric Maragnani (GaliléE), Gurshad Shaheman (Pourama Pourama), c’est au tour du Syrien Amre Sawah avec Sous le pont et de la Marocaine Bouchra Ouizguen avec Corbeaux – deux performances données « à l’air libre » – de nous livrer « leur état » … d’âme.

Sur la grande esplanade ouverte sur la cité populaire du tout nouveau pôle culturel Brassens Camus de Lormont, dans la banlieue bordelaise, la chorégraphe-performeuse Bouchra Ouizguen présentait Corbeaux, une performance aérienne qui plonge ses racines dans la réalité des femmes marocaines. Née à Marrakech d’une nécessité de dire – comme un cri – la condition des femmes dans une société maghrébine (mais qu’en est-il en Occident ?..) où elles sont assignées à une place codifiée par les hommes, cette création présentée lors de la Biennale d’Art Contemporain en 2014, est depuis remise en jeu dans de nombreux pays, que ce soit le Liban, la Belgique ou encore l’Allemagne. A chaque fois, des femmes rencontrées sont invitées – après participation à des ateliers – à se joindre au « noyau d’origine ».

Ces femmes – « qui font corps » dans tous les sens du terme – prennent possession de l’espace dans une marche lente, silencieuse et déterminée, leur regard dirigé vers le même point d’horizon. Vêtues tout de noir et d’un foulard blanc sur leurs cheveux, il y a quelque chose d’hiératique dans leur démarche qui force d’emblée « l’écoute » et le respect. Loin d’un défilé de mannequins au corps sculpté par les canons impersonnels de la mode pour magazine papier glacé, ce sont des femmes, des vraies, pour beaucoup d’un âge certain, habitées par la vie qui anime ces corps porteurs d’un vécu riche d’un savoir ancestral. Et lorsqu’elles se mettent à agir leur cri qui monte comme une vague déferlante avec le ressac qui lui succède jusqu’à se reproduire à nouveau et encore, nous sommes comme transpercés, cloués sur place par l’intensité de ce déferlement.

Trente minutes durant, sans jamais faiblir, avec la même détermination que rien ne semble pouvoir endiguer, ces femmes vont faire entendre qu’aucune loi – fût-elle celle des mollahs – ne pourra les faire taire, elles et leurs revendications « à être ». Leurs pieds solidement enracinés au sol, seuls leur corps, leurs bras et le mouvement de jeté d’arrière en avant de leur nuque, vibrent au rythme du cri qu’elles projettent « hors d’elles ». Quelque chose entre les transes ancestrales qui mettent en lien avec les traditions et une révolte contemporaine pour affirmer leur modernité de femme libre.

Cette chorégraphie pulsionnelle et répétitive, agit comme un électrochoc : elle désorganise les circuits bien ancrés pour donner à entendre un cri libertaire et salutaire. « Urgent crier ! » écrivait l’homme de théâtre André Benedetto dans ses écrits à valeur prophétique. La chorégraphe Bouchra Ouizguen relaie son appel en confiant aux corps des femmes marocaines le soin d’être son « porte-parole ».

En quittant la surface aérienne, on plonge dans les profondeurs d’un lieu intranquille, celui de Sous le pont du dramaturge Syrien, Amre Sawah. Le lieu choisi – une arche du pont de la ligne en construction du train à grande vitesse destiné à relier Bordeaux à Paris en quelques deux heures – se trouve à Cenon, autre banlieue de la métropole bordelaise. Il est exposé aux bruits de la circulation automobile et à ceux des trains qui passent à proximité.

D’emblée, on est « en situation » de saisir que cette proposition n’a rien d’un spectacle mais s’apparente à une expérience à vivre, l’expérience sensible des conditions « d’hébergement » des réfugiés. Renversement des modalités habituelles de la représentation (ce n’est pas le théâtre qui propose « sur un plateau » la vie des réfugiés, ce sont les spectateurs qui ont à accomplir l’effort de se bouger pour se rendre là où se trouvent les sans-abris) qui crée, de fait, d’autres possibilités de réception du réel « représenté in vivo ».

On découvre un réfugié syrien qui s’est aménagé contre la pile du pont un espace de vie, précaire certes, mais ordonné méticuleusement. Le dessous des palettes soutenant sa couche lui tient lieu d’étagères où l’indispensable (tasses, camping gaz pour la préparation du thé, ses radiographies, etc.) est soigneusement rangé. Dans son duvet qui l’engloutit pour le protéger à la fois de la lumière, du bruit, et du froid qui – réellement – se fait sentir, il semble dormir.

Viendront successivement lui « rendre visite » plusieurs personnes qui toutes pourraient apparaître comme des stéréotypes porteurs des réactions diverses et variées suscitées par la présence sur le sol français d’un étranger à la peau basanée. Il y a le beauf, raciste à souhait, sorte de « con-centration » de tous les clichés nauséabonds qu’il éructe ; l’imam en mal de ramener coûte que coûte la brebis égarée dans le giron d’Allah, craignant par-dessus tout qu’il s’occidentalise ; tous les deux représentant des idéologies bornées par les « valeurs » radicales de l’Occident et du Monde arabo-musulman présentés comme deux réalités inconciliables. Ensuite la clocharde au grand cœur (mais pas trop, non plus ! elle partira avec le sac du réfugié…) qui, tout en ayant elle-aussi sa somme de préjugés sur « l’Arabe », échange avec lui quelques gorgées de vin contre une cigarette, et n’est pas à court de critiques vis-à-vis de l’Occident « toujours prêt à coller des contraventions à ceux qui, sans le sou, prennent le train sans billet ».

Plus complexe encore est le personnage du militant des droits de l’homme – ex réfugié lui aussi, mais si bien assimilé qu’il se confondrait aisément avec un Français – qui conseille son frère syrien pour l’obtention de l’asile politique… On l’entend lui débiter la version à livrer aux autorités pour, en montrant patte blanche, pouvoir obtenir le précieux sésame qui lui permettra de ne pas être reconduit à la frontière… Mais qui, dans cette situation, apparaît le plus hypocrite ? Le demandeur d’asile, obligé de « servir » une version acceptable s’il veut échapper au pire qui l’attendrait en cas d’expulsion vers son pays d’origine, ou le pays d’accueil qui réclame cette version « politiquement correcte» sans se soucier de la parole du réfugié sur les risques réels qu’il encourt ?

Les dérives liées au rejet de l’Autre – Occident et Orient « réunis » dans les mêmes tentations d’exclusion – apparaissent ainsi « en gros plan ». Cette galerie de portraits, à statut de « mémorandum», ne se contente pas de documenter le rapport à l’altérité, mais percute notre conscience au travers du prisme d’une représentation artistique.

Quant au dernier tableau introduisant le vif dialogue qui oppose l’auteur de la pièce -jaillissant des coulisses pour faire irruption – et son metteur en scène, joué par Amre Sawah « en personne », il renforce l’idée que le réel au théâtre n’est jamais que le résultat d’une représentation pensée par ses auteurs. Leur altercation axée sur le devenir à réserver au « personnage » syrien, traité comme un être de papier et non plus comme un individu de chair et d’os, requestionne nos représentations sur la « réalité » des scènes de réfugiés diffusées en direct et résonne comme une utile mise en abyme du théâtre dans le théâtre.

Yves Kafka

Image : « Corbeaux » – photo Hasnae El Ouarga

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