SARAH TROUCHE, « FACCIA A FACCIA… » : UN MERVEILLEUX MALHEUR

Sarah Trouche – Faccia a Faccia, venni, vidi, vissi – Galerie Vanessa Quang – 18 mars – 18 avril 2017. Commissariat d’exposition Madeleine Filippi.

Un merveilleux malheur

Du travail de Sarah Trouche, on connaît ses performances. De la Chine au Kazakhstan, en passant par la Martinique ou la Macédoine, l’artiste se met –à– nu et peint son corps aux couleurs du pays ou de la communauté dans lesquels elle s’immerge, afin d’en révéler la censure ou la loi ; à l’image de sa performance au Sahara, où elle se peint en Indigo, couleur des vêtements de lin des nomades. Pour son exposition personnelle à la Galerie Vanessa Quang, sous le commissariat de Madeleine Filippi, Sarah Trouche explore les bifurcations créatrices du trauma. Sous le titre, Faccia a Faccia, venni, vidi, vissi, (face-à-face, je suis venue, j’ai vu, j’ai vécu) l’artiste témoigne de son propre traumatisme survenu à la suite d’une agression, dont l’issue aurait pu lui être fatale. Au travers d’un ensemble de sculptures, de vidéos, de photos et de dessins, mais aussi de corps et de souffrances vécues par d’autres femmes dans des contextes géopolitiques divers, est évoquée la force de résilience de chacune d’elles, c’est-à-dire leur capacité de rebondir, de guérir, de dépasser leurs peurs ou, tout du moins, d’apprendre à vivre avec elles.

De son exposition, toujours autant de mamelles et de vulves ponctuent le parcours comme ces palets en biscuit de céramique parfumés d’odeurs trop sucrées ou florales, trop féminines, pour en apprécier les qualités. Ce trop qui, par-delà la sensualité, apporte une touche olfactive à l’exposition est tout à la fois la condition d’une réminiscence et la possibilité de se confronter à un réel traumatique. Il en est l’effraction, le processus par lequel la résilience fera dialoguer le passé et le présent, l’introspection et l’échange interpersonnel. L’exhibition du corps nu relève alors d’une autre stratégie, plus clinique que critique, dont la performance cannibale, le soir du vernissage, constitue une forme de thérapie. Les seins nus, mangeant sa propre face en chocolat teinté, l’artiste invite le public à en faire de même. Trop doucereux, les masques sont comme le revers d’une friandise, dont l’offrande se perçoit davantage comme un sacrifice. Mort d’un masque, naissance d’un autre. La face détachée du visage devient la manifestation concrète d’un passage, la volonté de passer à un après qui, dans cette tension du moi au soi, invite à l’altérité.

Plus abouties, quoique fragmentées, les pièces qui composent l’exposition semblent le fruit d’une distance créatrice, donnant le sentiment que sa démarche a opéré une autre direction. Sans doute, ne serons-nous pas étonnés de l’important travail de sculpture, tant il est vrai que l’argile ou des matériaux comme le savon, le bronze et le cristal présentent un potentiel de transformation inépuisable jusqu’à ce qu’ils se figent. Tandis que le modelage fait directement appel au corps. Corps qui reste et restera le médium de prédilection de l’artiste, celui par lequel elle apprend à transformer sa blessure. 


Ainsi en va-t-il des têtes modelées en savon dans des tons pastel, suaves et enfantins, faisant face à une tête perforée en bronze. Si le savon rappelle une certaine idée d’assainissement, il est également couramment utilisé dans les rapports balistiques étant de même densité que le corps humain. En tirant à la carabine dans chacune des têtes colorées, lors d’une performance en forêt relevant plus du rituel, Sarah Trouche répète l’acte de violence dont elle fut victime. Mais, se faisant, elle se réapproprie un geste en le mettant à distance. Elle fait face à la mort face à ce masque de bronze, qui n’est pas sans rappeler la résurgence antique des masques mortuaires.
Morcelé, fragmenté, le corps l’est lorsque celui-ci est atteint dans sa chaire, comme anéanti ou anesthésié. Les sculptures hyperréalistes de ses membres en fin de parcours, faisant face à des dessins au fusain de silhouettes cauchemardesques, sont une évocation de la dislocation, dont seuls des mécanismes réflexes tels que des poils se hérissant sur la peau sauraient exhorter de leur torpeur. En cela, ils sont semblables à des corps sans organe cherchant à se recombiner, selon d’autres agencements. Si aucun malheur n’est merveilleux, il peut parfois servir de tremplin, de base féconde permettant d’affirmer la vie et de déjouer la mort.

Marion Zilio

Visuels © NATACHA SIBELLAS & FRANçOIS BERRUÉ

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