JORIS MATHIEU, « ARTEFACT » : IMPRESSIONNANTE EXPERIENCE ICONOCLASTE

Artefact – Joris Mathieu – TNG – Lyon – 4 au 13 avril 2017 – Ateliers presqu’ile

ChatBot.

Impressionnant et intéressant que cet Artefact, spectacle auquel nous invite Joris Mathieu et toute l’équipe de la Compagnie Haut et court qu’il dirige en même temps que le Théâtre Nouvelle Génération, CDN de Lyon.

Dans un dispositif qui relève plus de l’installation que de la mise en scène, le spectateur est plongé dans le noir, casque audio bluetooth sur la tête et séparé en trois groupes qui assistent ensemble dans trois espaces différents à une des scène du spectacle.

Face à une imprimante trois D qui construit en temps réel un élément, nous écoutons un dialogue entre un ChatBot et un protagoniste avec, de temps en temps, des projections d’images trois D… On est en pleine science- fiction… pas sur… N’est-il pas arrivé le temps où nous allons faire des spectacles sans comédiens mais avec des robots doués d’intelligence ? C’est un peu l’expérience irréelle à laquelle Artefact nous convie.

Fondé sur un « agent de conversation » qui base et enrichit ses connaissances sur les dialogues qu’il entretient avec les gens qui se connectent à lui, Artefact nous propose un avenir qui ne semble pas si lointain. Il nous permet de voir dans un univers pensé justement pour nous déphaser de nos repères ce que notre avenir pourrait être avec « un serveur en Angleterre » et des conversations parfois limitées que ce ChatBot peut tenir avec 50 personnes en même temps….

Tous les dimanches à 2h30 du matin, le ChatBot met à jour toutes les conversations qu’il a eues avec ses interlocuteurs. Il emmagasine tout ce qui s’est dit entre eux et les algorithmes qui le constitue classent tous cela de manière à ce que dès l’apparition de mots clés sur l’écran le ChatBot puisse répondre à ses interlocuteurs. Dans un « tchat », lorsqu’il ne comprend pas le sens du mot, il demande à son interlocuteur humain de lui donner la définition du mot ou de l’expression, crac, il mémorise et hop, il le servira tôt au tard à l’un de ses interlocuteur. L’ensemble formant une discussion de haut niveau avec un dialogue fait de références… d’ailleurs quand on demande au ChatBot quelle pièce de théâtre il aime, la réponse est, entre autres, « La vie est un songe » de William Shakespeare .

La fiction qui accompagne le spectacle dans les trois séquences proposées part du principe que « la présence humaine déclinait sur la terre… que nous étions entrés dans une ère de décroissance qui avait déséquilibré l’espèce humaine centrée sur le travail et justement de travail il n’y en avait plus et en tous les cas plus pour tout le monde d’autant que l’arrivée massive des robots ne nous donnait même plus de raison de travailler ; la machine ayant pris notre place et cela même dans les spectacles où des anthropomorphes prenaient la place des comédiens et même leurs personnages. Flippant. Mais finalement pas si loin de l’avenir que nous dessinent certains candidats à l’élection présidentielle qui annoncent comme dans le spectacle « un temps dont nous sommes les spectateurs et non plus les acteurs principaux »… Qui prendra le dessus l’homme où la machine ? Joris Mathieu avec Artefact tente, modestement mais avec une grande maitrise, une hypothèse.

Il s’intéresse sérieusement au sujet depuis un bon moment, sait que nous sommes tous des Saint Thomas en puissance et justement la seconde station devant laquelle il nous convie est d’être face au robot Kuka qui installe tout seul un décor Shakespearien miniature pour démontrer comment, à un échelle encore modeste, tout ce qui nécessitait l’intervention humaine, avec de bonnes cartes mères et un programme bien pensé, il peut se débrouiller seul pour faire et défaire sans fatigue, avec une quasi précision d’horloger, tout une installation pendant que dans le casque une voix de synthèse plus vraie que nature – même s’il y a du progrès à faire pour être totalement fantasmante – nous récite les vers d’Hamlet… troublant et convaincant… mais preuve que ce sera possible !

Troisième station. On retrouve le dispositif de la première avec ces dialogues avec le ChatBot mais nullement redondants d’avec les premiers, preuve de la richesse du stock de la machine qui fini par cette réplique cinglante de la machine à l’homme derrière son écran le traitant de « primate peureux qui est à l’origine de l’agonie morale d’une espèce à part entière ! ».

Dans les remerciements du générique digne de Star Wars, on remarque dans la rubrique « auteur mort » celui le Karel Kopec tchèque né en 1890 et qui mourut en 1938 et qui employa pour la première fois dans RUR, l’une de ses pièce de science fiction, le mot « robot » qui n’avait jamais été utilisé…. On le voit entre 1898 où la vie sur la lune était dans Jules Vernes et 1938 où les ordinateurs étaient inconnus, l’imagination fertile d’un homme a défini un outil qui allait advenir ce qui nous laisse à penser : et si Joris Mathieu visait juste, voyait loin… la réflexion est ample et passionnante et le nouveau directeur du TNG y répond avec profondeur et sincérité sans se départir des conséquences d’une telle vision d’un monde sans humain !

A voir absolument pour vivre une expérience de théâtre iconoclaste, car oui, la pensé et un fil dramaturgique fort relie ses différentes parties qui font du spectacle une vraie pièce de théâtre, mais conçue à partir des conversations avec un ChatBot, ce qui est, avons-le, nouveau !

Emmanuel Serafini

« Artefact »- photo Nicolas Boudier

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