DURAS SANS DOMICILE FIXE

Théâtre Marguerite Duras (TMD) Bordeaux; « L’Amant – L’Amant de la Chine du Nord » avec Maud Andrieux, 6,20, 26 et 27 avril ; »Savannah Bay » avec Catherine Robbe-Grillet et Beverly Charpentier, 28 avril

Duras sans domicile fixe : la singulière itinérance de Maud Andrieux et de son TMD

Le Théâtre Marguerite Duras se présente comme une entité évanescente, faisant halte un mois durant dans le quartier des Chartrons à Bordeaux pour ensuite, ivre de liberté, s’envoler vers des zones exotiques, avant de réapparaître le printemps revenu. Durant ce mois d’avril, c’est au tour de la Galerie Artéfact, exposant actuellement les saisissantes œuvres photographiques de Pascal Calmettes consacrées au Vietnam, de nous introduire au voyage nous menant entre autres via L’Amant, L’Amant de la Chine du Nord et Savannah Bay sur les rives et dérives de l’écriture durassienne.

Maud Andrieux, jeune directrice artistique de la Compagnie du Barrage depuis 2005, et actrice troublante, apparaît sortie tout droit de l’univers de Marguerite Duras. De sa personne drapée dans un peignoir rappelant les couleurs des œuvres de Pascal Calmettes, émane cette inquiétante étrangeté faite de douceur et de violence retenue. Elle « est » ce Mékong originel où la poésie-prose de l’auteur a trouvé sa fluidité liquide, et sa voix, en ses accents énigmatiques – expérience nervalienne – nous fait voir et entendre musicalement les échos de paysages intérieurs que dans une autre existence peut-être, nous avons déjà entrevus, et dont nous nous souvenons.

Les images mnésiques de L’Amant et de L’Amant de la Chine du Nord refont surface au rythme de la houle et du ressac des sentiments. Ceux de cette toute jeune fille doublement transgressive découvrant la brûlure de l’amour avec un Chinois au costume colonial immaculé, ceux du désir trouble pour Hélène Lagonnelle, la compagne de pensionnat, ceux tourmentés de sa relation au frère aîné délétère, ceux attendris pour le petit frère aimé, ou encore ceux marqués par l’ambivalence à l’égard de la figure tutélaire d’une mère ressentie comme le lieu de l’amour et de la haine réunis en une seule personne.

Jusqu’au ressassement, la petite musique des mots qui s’égrènent, faisant écho à l’obsession itérative de sentiments à jamais réifiés par une écriture qui leur confère l’existence, distille ses notes à fleur de peau. Une écriture faite de désir vital et de mort, rendue sensible par la voix magnétique d’une « interprète » qui réussit l’exploit de naviguer entre « convenu et authenticité », comme pour dire l’essence de cette traversée initiatique du Mékong, lieu liquide s’étendant entre deux rives écartelées par deux mondes aux horizons d’attente opposés.

Les luminosités brumeuses du Mékong réfléchies par Maud Andrieu à peine estompées, une autre soirée succède. Deux autres interprètes, Catherine Robbe-Grillet et Beverly Charpentier, sa compagne, s’emparent de l’autre scène du théâtre durassien pour interpréter Savannah Bay – cette histoire rendue mythique par Madeleine Renaud et Bulle Ogier mises en scène en 1983 par l’auteur en personne. Leur jeu ne cherche aucunement à rivaliser avec les créatrices des rôles ou encore avec l’interprétation qu’a pu en livrer ensuite Emmanuelle Riva. Elles transcendent à elles deux la scène, nimbées de la complicité qu’est la leur, pour délivrer une version peut-être moins inscrite dans le « savoir froid » éthéré et distancié de la proposition initiée par Marguerite Duras, mais convaincante d’authenticité. Il faut dire que Catherine Robbe-Grillet – qui est la sulfureuse Jean (puis Jeanne) de Berg, libre épouse d’Alain Robbe-Grillet « pape du nouveau roman », et qui revendique toujours avec une ingénuité virginale son statut de maîtresse de cérémonie sadomasochiste – répond à la lettre des indications données par l’auteur de Savannah Bay : « Le rôle de Madeleine ne devra être tenu que par une comédienne qui aurait atteint la splendeur de l’âge. »… Les énergiques quatre-vingt-sept années de la postulante l’autorisent donc pleinement à endosser ce personnage…

Ces deux femmes – la plus jeune et celle dans la splendeur de l’âge – explorent les méandres de la mémoire… Entre elles deux, les traces labiles d’un événement à haute valeur traumatique ressassé à l’envi sans que rien ne vienne pouvoir démêler les éléments de la réalité vécue – le suicide d’une jeune-femme de 17 ans, Savannah, morte noyée après avoir mis au monde une petite fille à laquelle elle avait donné son propre prénom – et ceux des arrangements musicaux de la mémoire lézardée. Perd-elle réellement la tête, Madeleine, ou joue-t-elle avec les notes de ses souvenirs pour réaménager le monde à l’aune de ses désirs ? Sans douleur aucune, comme si la vie avait glissé sur la mystérieuse pierre blanche de l’écriture, elles réinventent ensemble l’histoire qui les unit au-delà du temps passé. Ce passé recomposé, au cœur de leur union présente : « Il aurait dit… Elle aurait souri… Elle aurait dit… Et quelqu’un dit : qui était mort, ce jour gris ?… ». Ivresse empreinte de douce nostalgie frappée d’irréalité et délivrée par le flot de mots où les points de vue au conditionnel changent sans cesse l’ouverture focale des voix échangeant elles aussi leur identité.

Pour interpréter la complicité de ces deux femmes, couchées sur le papier par la résidente des Roches noires et unies sous sa plume par une même chair, Catherine Robbe-Grillet et Beverly Charpentier s’appuient sur la sensualité qui les unit mais aussi sur l’expérience que l’une et l’autre peuvent avoir de leur métier d’actrice où – paradoxe du comédien – la recomposition des sentiments est le seul gage d’authenticité.

D’hypnotiques invitations aux voyages intérieurs initiées par le TMD, lieu atypique animé par la passion intranquille d’un théâtre itinérant traversé par l’écriture de désir de l’auteur d’Ecrire, dit-elle. Le désir palpable de faire entendre, au-delà du « savoir-sachant » des cénacles de spécialistes, l’enivrante petite musique durassienne… Maud Andrieux aurait dit…

Yves Kafka

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