VIVA ARTE VIVA, 57e BIENNALE DE VENISE : COMME UN MANTRA

57e Biennale de Venise 2017 – « Viva Arte Viva » – 13 mai – 26 novembre 2017

« Il ne peut y avoir dans le cerveau une région où les souvenirs se figent et s’accumulent. »
(Bergson, Matière et mémoire)

« Viva Arte Viva » résonne, selon la commissaire de cette 57ème édition de la Biennale de Venise, « comme un mantra »  une biennale avec les artistes, par les artistes, pour les artistes ». Réunissant 120 artistes dont 103 présents pour la première fois, cette édition se veut placée sous le signe de l’humanisme.

On s’interroge, à chaque Biennale, sur ce que l’on en attend. Ce qui va être dit, le manifeste, de ce dont il va être question cette fois-ci plus clairement que d’habitude ; un parti pris « contrepartie », ou bien une édition dans une continuité. La place donnée au prospectif, à la recherche, au spectacle, à l’effet, au sensible. Et, en une époque de mutation politique majeure, un aujourd’hui fragile et en voie d’individuation, quel rôle conféré aux artistes. Ceux qui seront là, là où ça se jouera et comment.

Christine Macel a travaillé comme une archéologue dans l’écriture de sa biennale, qu’elle a construite comme un voyage. Autour de neuf « trans-pavillons » ou neuf chapitres – le « Pavillon des artistes et des livres », le « Pavillon du temps et de l’infini » ou encore le « Pavillon dionysiaque » … – transformant le visiteur en un personnage quasi sébaldien, la biennale s’écrit comme une partition classant les œuvres par « affinités », définies par la commissaire.

Là où cette édition se distingue est sans nul doute dans son rapport singulier à l’archive et au livre, thèmes irriguant la pratique de la commissaire. Et, plus largement, la question de la mémoire et de son refoulement. Un choix d’œuvres à l’Arsenal présentées comme une suite d’haÏkus, et un display où les artistes ne se confrontent pas mais se succèdent (les artistes dialoguent ainsi moins les uns avec les autres : faut-il y voir un postulat d’humilité dans l’autorité, chez la commissaire, un parti pris curatorial ?), nous embarquent dans une vaste Odysée mémorielle. De la représentation par l’archive en tant que témoignage, strate ou sédimentation, à la trace qui s’efface, la sélection d’œuvres (retenons celles de Julien Charrière, Thu Van Tran, Edith Deckyndt, Michel Bazy, ou encore Anri Sala) se structure autant par l’accumulation que par l’effacement, deux procédés aussi intimement liés que la mémoire et l’oubli.

Un temps fuyant que l’on retrouve en filigrane au sein des 84 pavillons nationaux, mais aussi dans la ville : l’égrenage infini de secondes chez On Kawara ; le devoir de mémoire au Pavillon Tunisien (le visiteur est invité à faire une demande de « Freesa », visa d’un citoyen du monde, migrant de tous les sols, à l’image d’Ulysse comme de l’artiste radicant) ; l’empreinte mémorielle du temps chez Loris Gréaud à Murano ; la mémoire ou pratique fantôme des corps chez Anne Imhof, Lion d’Or 2017 pour sa saisissante prison de verre ; un mémorial ou autel à la gloire du Black Mountain College avec Xavier Veilhan au Pavillon français.

Enfin, il est question d’une autre mémoire, falsifiée, à la Pointe de la Douane avec Damien Hirst (le retour de l’artiste se manifestant par la mise en scène de la fausse découverte sous-marine d’un navire naufragé et ses trésors antiques, artificiellement altérés par le temps et par l’eau). N’est-ce là l’un des signes de notre époque, celle des vérités à demi-falsifiées, écrivant d’incertaines archives de demain, de nouveaux signes, à travers lesquels il nous faudra naviguer ?

Tissant et défaisant dans un même temps notre perception habituelle de l’art et de l’exposition, l’édition 2017 de la Biennale se place sous le signe d’un temps incertain. Elle ouvre, par la poésie et par la résistance face à l’oubli, les portes d’un possible paradis perdu.

Agnès Violeau
Venise, mai 2017

Visuel: Performance d’Anne Imhof à La Biennale 2017 – Photo DR – Copyright the artist

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