INTERVIEW : SATOSHI MIYAGI OUVRE LE FESTIVAL D’AVIGNON AVEC « ANTIGONE »

71e FESTIVAL D’AVIGNON – INTERVIEW : SATOSHI MIYAGI – « Antigone » – Les 6, 7, 8, 10, 11, et 12 juillet à 22h – Cour d’Honneur.

Le metteur en scène japonais ouvrira jeudi le Festival d’Avignon avec son « Antigone » dans la prestigieuse Cour d’honneur du Palais des Papes. Déjà présent en 2014 avec un « Mahabharata » donné à la Carrière de Boulbon, Satoshi Miyagi revient donc avec une version d' »Antigone » très japonisée, une esthétique particulière propre à Miyagi. Entretien.

Inferno : Après avoir mis en scène pour Avignon un magnifique Mahabharata dans la carrière de Boulbon, vous revenez dans la Cour d’Honneur qui, par son ampleur et son cadre écrasant et chargé d’histoire est un lieu de théâtre très particulier. Quelles contraintes cela présente-t-il à vos yeux et quel impact cela peut-il avoir sur votre mise en scène ?
Satoshi Miyagi : J’avais monté Antigone pour la première fois en 2004, à l’occasion d’un festival à Delphes en Grèce, fêtant le 2500e anniversaire de Sophocle. Cette fois-là, j’avais choisi cette pièce surtout par rapport au lieu de représentation : le Stade antique de Delphes. Le lieu était immense, et on voit l’Olympe derrière. J’ai pensé qu’il faudrait un texte dans lequel un être humain confronte tout seul quelque chose de gigantesque. C’est là que j’ai pensé à Antigone.

Inferno : Quelles ont été vos motivations pour proposer « Antigone » dans le cadre de ce Festival ?
Satoshi Miyagi :
Cette année, en 2017, ma motivation de monter Antigone est assez différente, mais toujours par rapport au lieu, plus ou moins. Quand j’ai visité la Cour d’honneur du Palais des Papes, lieu proposé par le Festival d’Avignon, en juillet 2016, j’ai été impressionné à nouveau par la dimension gigantesque de ce lieu que je fréquente depuis dix ans, avec autant de spectacles. Mais la contempler sans le public festivalier m’a permis de penser au contexte historique du lieu : celui-ci représente les pouvoirs religieux, politique, économique et militaire qui étaient tous concentré là pendant quelque siècles. Et surtout l’autorité religieuse qui tranche le bien et le mal. Ces derniers temps, je pensais que ce serait sans doute cette manière de penser manichéenne de mettre les êtres humains dans deux catégories tranchées, les bons et le méchants / les amis et les ennemis, qui fait que les guerres n’arrêtent pas dans ce monde actuel. L’un considère que l’autre est un méchant absolu, et donc qu’il faut le détruire, et vice versa. Ce sont les religions monothéistes, nées dans le climat désertique, qui ont donné naissance à cette idée. Au Japon aussi, au cours de la « modernisation », on a introduit plus ou moins cette idée. Mais avant cette « modernité », les Japonais polythéistes pensaient autrement. Par exemple, dans le bouddhisme japonais, fusionné avec le polythéisme enraciné dans la culture locale, on pensait que tous les morts deviendraient des « bouddhas », même s’il est considéré comme « méchant » au vivant. Là, il y a une ressemblance avec la pensée d’Antigone, de la Grèce polythéiste. C’est pourquoi j’ai voulu confronter cette idée d’Antigone à ce lieu qu’est la Cour d’honneur du Palais des Papes, pour faire savoir au monde entier qu’il y a une autre manière de penser existe, et qu’elle pourrait empêcher la guerre qui est en train de détruire ce monde.

Inferno : L’an dernier, Olivier Py présentait un travail épuré et sans artifice avec « Eschyle, pièces de guerre ». En ce qui vous concerne, sous quelles formes avez-vous travaillé les codes du théâtre antique grec ?
Satoshi Miyagi :
On a pensé à une fête estivale qui s’appelle «bon-odori». Deux semaines de « o-bon », en août, est une période dans laquelle les esprits des morts viennent rendre visite aux vivants, notamment à leur famille. Le « bon-odori » est une fête (encore populaire) qui se situe à la fin de cette période, pour accueillir et faire rentrer ces esprits en dansant avec eux. Dans notre Antigone, le chœur dance ce « « bon-odori », accompagné par un chanteur de « kawachi-ondo » (chant narratif, souvent comique, qui accompagne le « bon-odori » à certaine région d’Osaka).

Inferno : Notre monde contemporain a toujours besoin d’Antigone face aux dictatures actuelles mais que peut être « Antigone » au sein de nos démocraties modernes ?
Satoshi Miyagi :
Actuellement, c’est plutôt dans ce qu’on appelle les pays « développés » qu’on voit des divisions, et là, il y a une dynamique de fabriquer des ennemis. J’ai pensé que c’est là qu’il faut une Antigone. Dans cette sorte de division, on voit que la majorité d’un pays se considère « malchanceux » par les autres, et commence à penser qu’il doit y avoir des gens qui sont plus chanceux qu’eux, qui en profitent. Et là, le fait qu’ils considèrent ces « profiteurs » comme « ennemis » crée une structure ou une dynamique qui active ceux qui se considèrent « malchanceux ». Dès qu’on crée des ennemis, on rentre dans une spirale qui leur permet d’en trouver toujours. C’est là où est né le dualisme des amis et des ennemis, des « exploités » et des «profiteurs». La pensée d’Antigone dénie cette manière de penser elle-même qui divise les gens en deux catégories. Donc c’est surtout dans les pays qui vivent cette division qu’on a besoin d’Antigone.

Propos recueillis par Pierre Salles

Festival d’Avignon, du 6 au 26 juillet 2017.

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