TRIBUNE : APRES « L’ART CONTEMPORAIN »


TRIBUNE : Après l’ « art contemporain »

« Le genre art contemporain ne constitue qu’une partie de la production artistique, il est soutenu par les institutions publiques plus que par le marché privé, il se trouve au sommet de la hiérarchie en matière de prestige et de prix, et il entretient des liens étroits avec la culture savante et le texte » : il semble que l’art ainsi défini par Nathalie Heinich dans Le paradigme de l’art contemporain (1999) soit en sérieuse voie d’ « académisation », ou mieux de patrimonialisation si l’on prend acte de la quantité d’initiatives en France qui veulent faire interagir un art contemporain désormais devenu style historique y compris dans ses développements les plus récents, et le patrimoine architectural, notamment religieux. Alors que Nicolas Bourriaud dans son fameux ouvrage Esthétique relationnelle préconisait, réactivant en cela un aspect majeur de l’art conceptuel, la mise en réseau dialogique de l’art contemporain comme une sorte de « ciment social » en opposition à l’objet fétichisé, l’art contemporain, sous sa forme exposée, aurait tout intérêt à devenir une enclave en marge du réseau, dont la qualité est précisément d’offrir un mode d’appréhension plus lent, plus « froid » selon la catégorisation de Marshall McLuhan, pour ainsi dire quasi-muséal. D’une situation concurrentielle où les expositions temporaires éclipsaient celle des collections permanentes dans les musées comme le signalait Eric de Chassey en 20071, nous aboutirons bientôt à une harmonisation, puis à une intégration massive de l’art de 30 dernières années. La récente exigence, qui apparaît très souvent dans les appels à projets d’exposition, d’immersivité et d’interactivité, sur le modèle des espaces marchands du marketing expérientiel2, qui en quelque sorte entrerait en concurrence avec la réalité virtuelle, me semble être une voie stérile en ce que précisément elle tente de mimer (mal) ce que peuvent de nouvelles technologies, et que l’exposition dans sa forme classique constitue un modèle d’expérience qui n’a nul besoin d’être augmenté.

Ainsi, alors que, à partir de la fin des années 90, l’art contemporain semblait avoir été tout à fait préempté par le vaste domaine du divertissement, son existence en marge de la société « spectaculaire marchande » pour reprendre le vocabulaire de Guy Debord pourrait, si les efforts vont dans ce sens, être de nouveau de mise, la valeur de nouveauté se déplaçant sur l’industrie culturelle et ses objets immatériels, terminant de réaliser ce que Debord nommait en 1988 « spectaculaire intégré » (« […] le sens final du spectaculaire intégré, c’est qu’il s’est intégré dans la réalité même à mesure qu’il en parlait ; et qu’il la reconstruisait comme il en parlait. De sorte que cette réalité maintenant ne se tient plus en face de lui comme quelque chose d’étranger. […] Le spectacle s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant. ») Alors que pour Debord le méchant spectacle était, au fond, un outil de manipulation des esprits au service du Capital, les Yers, au moment où tentent d’émerger modèles coopératifs, innovation sociale etc. ne semblent pas dupes et adoptent une attitude tout à fait décomplexée vis-à-vis de ce dernier, tendant à en réinventer l’économie (terme qu’il ne faut pas ici limiter à son acception monétaire, mais aussi comme une prise en compte du caractère mouvant, fuyant, polycentrique de l’attention, qui invalide toute structure pyramidale pour s’orienter vers l’horizontalité). C’est donc peut-être par une voie inattendue, par celle du spectacle, qu’on parviendra, peut-être, à une situation de « dépassement de l’art ».

« Traditionnellement les beaux-arts dépendent des arts populaires pour leur vitalité, et les arts populaires des beaux-arts pour leur respectabilité » : ainsi s’expriment Alison et Peter Smithson en 1956 dans un texte célèbre , « But today we collect ads » (« Aujourd’hui ce sont les pubs qu’on collectionne »), où apparaît pour la première fois l’expression « Pop art ». Je ne peux m’empêcher d’établir une comparaison entre la situation actuelle et les tout débuts du Swinging London où, avant d’être monétisé, le Pop art était quelque chose de vraiment excitant, comme en a témoigné l’exposition This is Tomorrow (1956). Si le terrain publicitaire paraît passablement essoufflé, il suffit de s’abonner aux bonnes chaînes Youtube pour constater l’extrême inventivité visuelle, nourries de décennies de recherches en la matière, des créateurs de clips musicaux, dynamisme à côté duquel beaucoup de nos bonnes vieilles « expositions d’art contemporain » paraissent bien vieillottes et dévitalisées. J’en veux pour seul exemple, parmi d’innombrables et selon mon goût personnel, les expérimentations audio-visuelles (il serait très restrictif de seulement parler de « musique », bien que du jeune vénézuélien Arca (Alejandro Ghersi) et de l’artiste Jesse Kanda3. C’est le japonais Kazuhiro Goshima4 qui m’a mis la puce d’une mutation du statut de l’artiste à l’oreille vers 2005, lorsqu’il s’est agi de présenter son travail au Centre de Création Contemporaine à Tours (un projet qui ne s’est finalement pas fait, même si j’ai un peu plus tard pu montrer deux épisodes de la série Fade Into White dans une sorte de grosse projection collective) : nulle part sur son site vous ne trouverez le mot « artist ». Quand il doit définir son activité, Goshima parle de « création visuelle ». Vidéos, contenus multimédias, installations : toutes ces formes sont bonnes quand elles correspondent au propos de l’oeuvre, et le japonais possède tout aussi bien les compétences pour travailler en indépendant sur la conception d’un jeu vidéo mainstream ou d’un spot publicitaire.

Yann Ricordel

1- http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/12/01/un-musee-ne-doit-pas-devenir-un-centre-d-art-par-eric-de-chassey_984824_3232.html
2- Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marketing_exp%C3%A9rientiel. Voir également ma tribune sur ce même site : « Le devenir ambiance de l’art contemporain ».
3- Voir http://www.jessekanda.com/
4- Voir http://www.goshiman.com/

Image : Guy Debord, Directive n°1 : « Dépassement de l’art », Huile sur toile, 17 juin 1963

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