ENVOÛTANT « BEDFORD PARK-CYCLE 1 » DE LAURA BAZALGETTE & LUC CERUTTI

FAB du 5 au 25 octobre 2017; « Bedford Park-cycle 1 » Laura Bazalgette / Cie Fond Vert ; La Manufacture Atlantique du 12 au 14 octobre ; spectacle en anglais surtitré en français.

Envôutant « Bedford Park – cycle 1 » à la Manufacture Atlantique

Il est parfois des découvertes importantes, « Bedford Park – cycle 1 » – intégrale du projet regroupant quatre épisodes de la « série » débutée en 2014 pour le festival Novart – est sans conteste l’une d’elles. Dans les locaux de cette ancienne manufacture de chaussures, devenue théâtre depuis 1997, se fabriquent les projets cousus main de jeunes artistes porteurs de nouvelles écritures. Et ces formes que d’aucuns pourraient être prompts à qualifier de facture modeste vu les budgets qui leur sont alloués, supplantent grandement en qualité de prétentieuses productions sans souffle. Laura Bazalgette, metteure en scène et directrice artistique de la Cie Fond Vert a écrit au plateau avec – et pour – l’acteur Luc Cerutti cette plongée de trois heures trente dans les territoires troubles et hypnotiques d’une Amérique fantasmée contée au travers des paysages intérieurs d’un jeune homme (presque) ordinaire.

Il s’appelle Peter Niles, semble s’être échappé tout droit de la pièce fleuve d’Eugène O’Neill – « Le deuil sied à Electre » – dont les protagonistes sont des répliques exactes des Atrides, unis par les mêmes sentiments d’amour incestueux et déchirés par la même haine violente, pour vivre à Bedford Park. C’est là, dans un studio cossu de 36m2 de ce quartier résidentiel en marge du Bronx, qu’après un lourd traumatisme, il s’est réfugié pour laisser cours à son inspiration d’artiste sculpteur. Marqué par les impressionnistes français, il trouve dans la peinture de Monet, à qui il voue un culte sans limites allant jusqu’à fabriquer des prototypes rappelant la célèbre série des meules de l’hôte de Giverny, un baume à son mal être.

Retour sur images, cela sied au genre de la série. Une première scène jouée en français nous le dévoile en pleine crise avec Vinnie (Electre) dont il est épris, lui, Peter Niles jouant l’autre Peter Niles (Pylade). Mais Vinnie, empêchée dans la pièce de donner libre cours à l’attirance qu’elle ressent, le rejette tant elle est encombrée par l’amour coupable éprouvé pour les figures archaïques de son père (Ezra – Agamemnon) et de son beau-père (Adam – Egisthe), le tout dans un climat de rivalité passionnelle avec sa mère (Christine – Clytemnestre). Mise en abyme héritée des Atrides, là où s’origine la malédiction, sac de nœuds freudien dont le pauvre Peter hérite en devenant la victime expiatoire de ces amours et haines coupables…

On le retrouve – lui le vrai (?!) Peter Niles – pour quatre épisodes en anglais dévoilant les paysages intérieurs de l’anti-héros mêlés à ceux de l’Amérique dans plusieurs de ses états. Ses souvenirs, lentement confiés dans de longs face à face, énoncés d’une voix aux effets hypnotiques (amplification liée au micro comme celle des autres personnages), sous des éclairages à la Hopper intensifiant la mélancolie des lieux et des situations, se diffusent en nous au point de créer le sentiment d’inquiétante étrangeté évoqué par Freud.

Lorsque le facteur messager lui apporte, par ce lundi matin neigeux et glacé de New York, un paquet et une lettre, Peter ne sait pas encore le séisme qui l’attend. Les t-shirts imprimés tous de la série des meules de Monet, soigneusement enveloppés chacun dans du papier de soie, il va les déballer joyeusement du paquet écrin pour les enfiler un à un comme une seconde peau protectrice. La lettre, signée Jean-Paul, le laissera elle sans armure et sans voix : c’est le prénom de son père, disparu depuis ses un an. Commence alors, pour le héros ébranlé, une longue quête à travers l’étendue des espaces américains pour tenter de recoller les morceaux de son existence éclatée.

Le même décor devient le lieu d’étranges rencontres. Peter, autour d’un braséro posé dans le jardin, va croiser Orin (Oreste) qui vit désormais avec les morts, et Vinnie (Electre), comme autant de fantômes hallucinés du passé qui le hante. Puis, la façade de l’appartement newyorkais devient motel dans le Nebraska, mobil-home dans le désert du Nevada. Dans ce décor immobile et pourtant mouvant, défileront en miettes dans le cerveau du jeune homme en recherche de paternité, et sans souci aucun de chronologie ou de hiérarchie, son père chauffeur de poids lourds, sa mère femme de ménage, sa naissance dans le Michigan à Flint, cette ville pauvre éclaboussée par le scandale de l’eau contaminée au plomb, ville symbole des injustices sociales, les 32 degrés affichés au thermomètre, une affiche entrevue au restaurant pour signaler portrait à l’appui la disparition d’une jeune-fille de 19 ans… Tous les micro-événements qui font l’Amérique d’hier ou d’aujourd’hui, et sa vie au présent et passé chaotiques, mêlés les uns aux autres dans le même kaléidoscope de sa mémoire mise à vif.

Viendra la rencontre avec ce père inconnu, le besoin inextinguible de « re-connaissance »… et se rejouera alors le drame ancien, celui qui depuis les origines fonde l’humanité des Atrides jusqu’à celle des contemporains, le désir ressenti pour la femme du père et le meurtre nécessaire à accomplir pour devenir sujet de sa propre destinée.
« Nous sommes faits avec la même étoffe que nos rêves et notre vie a pour frontière le sommeil », citation de William Shakespeare que Peter traduit en français avec force contorsions comme si lui échappait le sens de ses rêves, symptômes de ses désirs refoulés. Cet homme porteur d’une histoire dont la démesure le dépasse, a quelque chose à voir avec nos propres destinées, un déjà là qui se love discrètement dans les plis de nos existences et qui résonne obscurément dans les paroles tenues par l’autre. Ainsi, de la double mise en abyme initiale (Les Atrides – Personnages d’O’Neill – Acteur), on passe à une troisième dimension non mois abyssale, celle qui nous englobe, nous spectateur avec l’histoire « sans gravité » qu’est la nôtre, jusqu’à la chute qui ponctue la pièce.

Une belle expérience théâtrale non seulement esthétique mais, à plus d’un écho, essentielle. De plus, La Manufacture Atlantique en créant les conditions d’accueil et d’élaboration de pièces de la qualité de « Bedford Park – cycle 1 » de Laura Bazalgette et Luc Cerutti (avec Luc Cerutti, Alexandre Cardin, Astrid Defrance, Jean-Paul Dias), prouve s’il en était besoin que sa vocation à promouvoir la jeune création théâtrale contemporaine est inaliénable. Cette compétence acquise au cours de longues années d’existence dans la métropole bordelaise lui confère pleinement droit de cité dans la nouvelle alliance conclue aux forceps avec le Centre de Développement Chorégraphique amené à partager les locaux de La Manufacture suite, faut-il le rappeler, au renoncement de financement de la nouvelle municipalité d’Artigues-près-Bordeaux où il était précédemment installé.

Yves Kafka

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