BORDEAUX : LES « BACCHANTES » FLAMBOYANTES DE MONTEIRO FREITAS EMBRASENT LE FAB

FAB, Bordeaux – du 5 au 25 octobre 2017 – « Bacchantes » de Marlene Monteiro Freitas, TnBA, les 18 et 19 octobre 2017.

Les « Bacchantes » flamboyantes de Marlene Monteiro Freitas embrasent le FAB.

« Bacchantes », chorégraphie déjantée à l’envie, furieusement sauvage dans son écrin savamment pensé (sic) et construite autour de la déconstruction abyssale de tous les ordres établis, crée, elle, une rupture épistémologique de nature à reconsidérer le monde de la danse tout comme celui du monde tout court. « Prélude pour une purge », sous-titre donné par Marlene Monteiro Freitas, faiseuse de ce scandaleux génialissime magnum opus, emprunte à l’antiquité la folie dionysiaque de son titre.

Pendant deux heures trente, à un rythme soutenu par des musiques idoines empruntées à des compositeurs au-dessus de tous soupçons – comme Erik Satie, chantre des surréalistes, adepte de la musique répétitive et disciple du théâtre de l’absurde, mais aussi Maurice Ravel, à qui l’on devra d’accompagner le somptueux final au rythme et tempo invariable et à la mélodie uniforme et répétitive de son Boléro créant une boucle sonore hypnotique, exaspérante et enivrante à la fois -, déferlent par vagues successives des tableaux vivants à décoiffer les plus radicaux des avant-gardistes.

La tonalité est suggérée d’entrée par la grande prêtresse en personne qui, drapée dans un peignoir de soie et grimée comme un masque grec, déambule de sa démarche déhanchée entre les travées de fauteuils alors que les spectateurs sont encore occupés à trouver leur place. Sur le plateau, les Bacchantes attendent sagement, elles ont pris, thyrse à la main, possession de l’espace conçu comme un empyrée design, repeint d’un jaune éclatant, et voué à la musique, à la danse et à l’ivresse des sens.

Après la sonnerie des trompettes (tout comme le bruit des sirènes, elles scanderont le rythme), l’un des premiers tableaux immerge sans fioriture dans l’esprit iconoclaste du spectacle à venir. Marlene Monteiro Freitas, peignoir maintenant retiré et porté à demi nue par deux autres danseurs, exhibe de dos son anatomie. Le corps cassé en deux, micro tenu par ses propres mains à hauteur de son fessier qui devient pour l’occasion visage, elle éructe frénétiquement sur une musique rock endiablée alors que son corps est agité de transes. La nudité, les cris discordants, les transes endiablées, l’insolence de la posture, tout en elle rappelle l’hystérie des Bacchantes antiques.

Les trépieds des pupitres musicaux seront détournés à l’envi de leur usage premier pour devenir fusil, canne, téléphone, balai, déambulateur, trottinette, support de machine à écrire, au gré des fantaisies des danseurs qui forment chœur entre eux pour offrir avec les musiciens trompettistes et un batteur orchestrant l’ensemble, des plans séquences chorégraphiés à en perdre son latin, celui emprunté aux Grecs.

Les instruments de musique eux aussi n’échappent pas à ces folles mutations. Les cors de chasse deviennent faux seins, cordes à sauter, stéthoscopes, ou encore générateurs d’électricité propres à booster les automates en panne d’énergie. Des ballets effrénés de cavalières au galop, assises sur la monture hennissante de leur chaise, succèdent à ceux de sages secrétaires, appliquées à un rythme bien calé à pousser le chariot de leur machine à écrire virtuelle. Tout n’est que folies grandioses sur fond sonore émaillé de musiques envoûtantes, de cris discordants, de grognements et rots (héros) libérateurs, de bzzz énervant des battements d’ailes de mouches.
Une vidéo d’accouchement en gros plan viendra jusqu’à s’inviter « sans raison » apparente en fond de plateau, peut-être pour ménager là « la beauté » d’une rencontre fortuite sur une table (de dissection… celle dont parlait Lautréamont dans ses Chants de Maldoror), ou plus probablement comme clin d’œil aux Bacchantes antiques pour qui la danse et le chant servaient à entraîner le corps en vue de l’accouchement, un circuit initiatique qui permettait ainsi de passer du statut de jeune fille vierge à celui de femme devenue mère du dieu.

Frénésies visuelles marquées aussi par les extrémités enveloppées de sacs en plastique bleu ornant les oreilles, les mains, les pieds. Masques délirants et transgressions en chaîne comme pour célébrer de manière dionysiaque l’absence de limites d’une esthétique libérée des normes du beau et du laid. Sont posés dans cette chorégraphie-opéra hors normes qui peut soit séduire, soit choquer, mais aucunement laisser quiconque indifférent, les principes d’une esthétique de l’existence. En effet, libérées par la formidable énergie déployée par les Bacchantes antiques réincarnées sous forme de leurs avatars contemporains, surgissent pour « faire sens » (à prendre au sens de sensations), les « raisons » de redevenir humain.

Décapé des couches de vernis successives déposées par des siècles d’efforts de bien-pensance, l’Homme mis à nu, purgé des miasmes qui le (dé)composent, renaît pour exister pleinement. Une invitation salutaire à un lâcher prise régénérant que nombre de spectateurs ont applaudi « à tout rompre », pressentant qu’ils vivaient là, par la médiation de l’art chorégraphié, une expérience libératrice « essentielle ». D’autres, ont pu être choqués par le côté trash de certaines scènes, et c’est d’autant plus leur droit que tout avant-gardisme qui ne serait pas clivant passerait à côté de ses propositions.

Roger Lafosse, créateur du festival d’avant-garde Sigma de Bordeaux (1965/1996), aurait sans nul doute rejoint les cohortes enthousiastes des premiers, lui qui énonçait avec grande (im)pertinence que l’artiste se devait d’être un incendiaire au service du public, et non un pompier destiné à éteindre le feu de la révolte qui gronde.

Yves Kafka

Photo Filipe Ferreira

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