« HASKELL JUNCTION », LE THEÂTRE TROUBLANT DE RENAUD COJO

« Haskell Junction » de Renaud Cojo – TnBA du 12 au 21 octobre – dans le cadre du FAB Bordeaux (du 5 au 25 occtobre 2017).

« Haskell Junction » : un théâtre troublant aux frontières du surréalisme

Pour qui aime à regarder la réalité avec l’œil amusé et impertinent de l’artiste affranchi des règles intégratives, les exceptions culturelles comme celle fournie par ce bizarre théâtre d’Haskell Opera House, traversé de part en part par la ligne de frontière séparant le Canada des Etats Unis en deux états régis chacun par leurs lois spécifiques, est une véritable aubaine à saisir. Renaud Cojo s’en est emparé avec une jubilation tangible faisant de cette anomalie frontalière à la limite de l’ubuesque un tremplin à son imaginaire débordant. Une succession de tableaux haut en couleurs (acteurs sur scène) et en noir et blanc (vidéos sur écran) qui, en se regroupant, comme les morceaux éclatés d’un puzzle, vont par la suite prendre sens dans une longue vidéo tournée sur « le lieu du crime », le bourg de Stanstead, et ce, à la manière de ces collages surréalistes où le sens advient dans la tête de chaque observateur, en dehors de tout « sens commun ».

Au commencement, ce 17 novembre 1772, dans le froid glacial d’une tempête de neige magistrale reconstituée à vue sur le plateau (énormes ventilateurs faisant voltiger les « flocons » s’échappant de sacs, auxquels se mêleront des gilets informes tombant des cintres, symbolisant des oiseaux n’ayant pas survécu aux rigueurs du climat), étaient deux émissaires mandatés chacun par leur pays d’origine pour tracer sur le quarante cinquième parallèle cette fameuse frontière encore aujourd’hui matérialisée au sol du Haskell Opera House par un large ruban adhésif noir. Mais le froid intense invite les deux hommes (John Collins et Thomas Valentine, arpenteurs-géomètres de leur « état ») à user de fortes doses de whisky pour se réchauffer…

Ainsi leur tracé subira-t-il quelques approximations « sans mesure » et nombre de fantaisies diverses comme celle de s’élever au-dessus d’une branche pour contourner un tronc mort… dont sortira un peu plus tard une sorte de chenille qui, suite à une mue fort propice, se débarrassera de ses anneaux laissant apparaître une jeune femme magnifiquement « nue comme un ver » qui rampera jusqu’à un maître d’hôtel lui présentant sous cloche sa pitance. On en prend, on l’aura compris, plein les yeux et la magnificence déjantée de ces tableaux pour le moins « étrangers » à la raison raisonnante nous étourdit pour mieux bousculer les frontières de nos idées pré-conçues.

Pendant que les acteurs et actrices prennent plaisir sur scène comme d’autres prennent pignon sur rue, et comme pour ancrer cette histoire vraie complètement délirante dans la réalité onirique d’un conte réaliste, une vidéo en noir et blanc est projetée rejouant le tracé historique de cette frontière mythique. « Dé-lire » en abyme proposant de « re-lire » la naissance d’une frontière à l’aune de la fantaisie d’un metteur en scène de l’absurde de nos constructions frontalières. Par le détour de l’in-ouï, une vérité atemporelle surgit.

Si le sens de ces tableaux demandera quelque temps à apparaître, tant leur succession délibérément foutraque peut légitimement décontenancer les héritiers de la raison cartésienne, la musique en live d’un guitariste sur scène aux accents rocks produit, elle, un effet hypnotique immédiat participant à la construction d’un ensemble organique dans lequel spectateurs et acteurs sont inclus dans la même communauté.

Une autre femme, hiératique dans sa longue robe bleue, fera son apparition pendant que la première, toujours entièrement nue, s’affranchira de la ligne de frontière non sans en avoir dégommé au préalable tous les flacons de whisky qui en matérialisaient le tracé. Elle s’en ceindra alors les hanches en les « scotchant » un à un, traces désormais incluses en elle d’une frontière réduite « à sa taille » qu’elle déplace librement au gré de ses déplacements (interprétation un peu délirante certes, mais en tous points conforme à l’invitation qui nous est faite de libres associations).

Puis feront leur apparition, les mythiques John (Lennon), George (Harrison), Paul (Mc Cartney) et Ringo (Starr) qui eux aussi transgresseront à l’envi les lignes établies. Dans un tableau halluciné, entre monde des vivants et celui des morts, les Beatles rappelleront par leur présence qu’ils ont été de ceux qui ont lutté contre les murs, contre les espaces marchands sans désir et que, l’explosion du phénomène rock, drogue, sexe et musique psychédélique confondus, a permis de dynamiter quelques antiennes bien ancrées dans les consciences. Un extrait des Beatles, filmé en 76 et projeté sur l’écran, « mettra en scène » l’épisode où deux d’entre eux, interdits de séjour aux States pour usage de LSD, avaient projeté de retrouver au Haskell Opera House les deux autres, se jouant ainsi des frontières tant morales que physiques tracées arbitrairement par les gouvernants.

Autre transgression performance réalisée par la femme nue (allégorie de la vérité qui sort nue du puits de l’obscurantisme), celle où après s’être barbouillée sur le corps les lignes noires de la frontière, son sexe va engendrer deux fils arborant fièrement les couleurs des drapeaux de pays, tribus et autres identités. Au micro tendu par une créature jaune à l’air débonnaire – qui s’avérera être un Pokémon géant dont la présence s’éclairera dans l’épisode filmé – elle énoncera, une par une, au fur et à mesure qu’elle leur redonne vie, les constituantes d’un monde riche de ses identités composites et non morcelé par des frontières clivantes.

Le film tourné sur place à Standstead en février dernier, va servir en effet de « révélateur » aux tableaux successifs en reconstituant les morceaux du récit éclaté dont ils étaient porteurs chacun. Vont ainsi s’agencer, dans le kaléidoscope de nos yeux grand ouverts, les pièces maîtresses de cette « histoire aux frontières ».
Enfin, après une séquence filmée où les vagues bleues idylliques de la Méditerranée surplombent sur le plateau les acteurs incarnant des gisants revêtus des gilets de sauvetage des migrants, une porte s’ouvre grand sur l’arrière de la scène… offrant une échappée sur la réalité du hall d’accueil du vrai Théâtre national de Bordeaux Aquitaine. Le trait d’union entre l’Histoire de Haskell Opera House et la contemporanéité politique vécue est tracé… « Haskell Junction » réalise ainsi, in fine et « fabuleusement », la jointure entre les frontières de ces deux mondes distants dans le temps mais aux problématiques identitaires qui perdurent. Et cette expérience « artistique » résultant de collages surréalistes résonne en nous longtemps après comme seule peut y prétendre une écriture non conforme.

Yves Kafka

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