« ANGELS IN AMERICA », NOTRE MONDE CONTEMPORAIN, A TRAVERS LE PRISME DES EIGHTIES

ANGELS IN AMERICA – Texte Tony Kushner / mise en scène Aurélie Van Den Daele – Théâtre de L’Aquarium, Cartoucherie.

« Vous avez peur. Moi aussi. Tout le monde a peur au pays de la liberté »

Années 80, illusion de bien-être et de toute puissance. Dans l’Amérique du président Ronald Reagan, « restaurateur de la fierté et de la morale américaine », les vertus du libéralisme et du conformisme sont chantées. Etrange présage de notre actualité, des Etats-Unis de Trump ? Leurre de notre monde occidental, mirage d’aisance, derrière ce monde inattaquable, comme pour le démentir, le sida se propage. C’est dans ce cadre que se croisent les destins de plusieurs personnages, hommes et femmes, perdus, déconnectés d’eux-mêmes, s’affichant en irréprochables citoyens américains. L’arrivée du sida est l’arrière-plan de cette épopée où, tout au long de la pièce, les différents personnages se montreront écartelés entre leurs passions, leurs pulsions, leurs luttes d’amour, liberté et quêtes identitaires. Qui pourra les sauver de cette Amérique en perdition ?

Pourquoi Angels in America nous a tant satisfait ? Cette pièce met en scène le théâtre contemporain en interrogeant notre monde, notre actualité à la lumière des évènements qui l’ont façonnée, les années 80. Des personnalités tels que Reagan ou Margareth Thatcher (figure abordée avec la pièce TopGirls), proches et lointaines à la fois, semblent être la clef pour questionner et comprendre notre société. La force du théâtre consiste dans son pouvoir à éclairer et mettre en perspective notre monde, notre Histoire. Si aujourd’hui les positions envers le sida et la communauté LGBT ont énormément avancé, des débats comme ceux du mariage homosexuel nous invitent à regarder en arrière pour comprendre dans quelle mesure ces luttes sont des instruments politiques, des indicateurs sociaux.

Aujourd’hui, il est question d’appartenance à des groupes, à des identités nationales. L’incertitude du monde contemporain amène au besoin de s’afficher dans une case plutôt qu’une autre. La quête identitaire est de plus en plus marquante, tout comme notre désir de classification et de catégorisation de l’autre. Exactement comme dans Angels in America, écrasés sous le poids du conformisme, les personnages sur scène sont définis, caractérisés, stéréotypés : mormons, homosexuels, noirs, malades du sida, républicains, dépendants… c’est déconcertant, voir autant de vies se priver de la liberté d’être soi-même. Le sida semble alors avoir le pouvoir de confronter ces personnages à eux-mêmes, à leurs pulsions. Seront-ils capables de faire tomber leurs masques ? Le personnage de Roy Cohn, interprété avec justesse par Antoine Caubet, est emblématique de cette comédie.

Angels in America est une pièce passionnante et captivante grâce au rythme d’une mise en scène qui sait révéler, avec équilibre et esthétique, les histoires de personnages aussi complexes. Aurélie Van Den Daele crée sur le plateau des enclos où plusieurs vies, réelles ou imaginées, se racontent, se montrent et, d’une certaine manière, se complètent. Elle maîtrise et s’empare des artifices théâtraux avec beauté pour créer des illusions dans les espaces, les histoires et les temporalités. Sur scène, une boîte transparente, un espace à part, un paysage mental a le pouvoir de nous plonger dans les coins les plus intimes des personnages. Le spectateur assiste alors à l’apparition de figures allégoriques, irréels, (des anges ?) qui s’y manifestent comme des êtres libérateurs, tandis que d’autres acteurs s’y enferment pour délivrer leur douleur. Cette mise en scène rappelle celle de Julien Gosselin avec son 2666 de Roberto Bolano, présentée au théâtre de l’Odéon l’année dernière. Ici encore, la musique joue un rôle capital, entre références populaires (David Bowie) et compositions électroniques, le rythme est extrêmement plaisant. Elle a le pouvoir d’entrecroiser, d’unifier et d’harmoniser (exactement comme les différentes parties d’une même composition) les histoires, les personnages, les époques et les émotions qui se déploient devant nous.

Enfin, les talentueux acteurs de Angels in America rendent cette pièce puissante et savent nous conquérir tout au long de sa durée. Ils déjouent les genres et prennent plusieurs casquettes à la fois comme si le sexe et l’identité n’avaient plus d’importance. Ils sont vivants car traversés par une large palette de passions humaines, des plus sombres aux plus honorables. Ils sont hommes et femmes à la fois (et pourquoi pas les deux !). Détestables, drôles et touchants, les acteurs font vivre sur scène toute la complexité de l’être humain. Et si toute l’équipe est fantastique, un bravo de plus pour Sidney Ali Mehelleb, alias Belize et M. Mytho, qui fait vivre les deux personnages avec humour et subtilité.

Cristina Catalano

Photo Marjolaine Moulin

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