TRIBUNE : JOHNNY, LA CULTURE EN FRANCE ET LE « SIECLE AMERICAIN »

TRIBUNE : Johnny, la culture en France et le « siècle américain »

La biennale de Venise 1964 fut le théâtre d’un épisode bien connu des historiens de l’art contemporanéistes et américanistes : pour la première fois dans l’histoire, les Etats-Unis remportaient le prix de peinture avec les œuvres de Robert Rauschenberg. Cette victoire fut d’autant plus vécue en France comme un camouflet1 que le représentant de la France à Venise était cette année-là René Bissière, qui par ses prises de position écrites faisait figure d’expression d’un certain sentiment patriotique apparu à l’issue de la première guerre mondiale, dans cette période floue qu’on désigne comme un « retour à l’ordre » contre les errements de l’expressionnisme2.

Le rapport avec Johnny Halliday, et cela n’a été noté nulle part à ma connaissance, c’est que l’homme de spectacle, le personnage public était une sorte de version fantasmée du showman à l’américaine, qui démontrait quel poids a eu la culture de ce pays en Europe à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, alors que dès 1941 l’éditorialiste du Time Henry Luce qualifiait le XXe siècle d’ « american century » pour caractériser la suprématie politique, économique et culturelle, donc, de ce pays. Dans le domaine des arts visuels, on sait bien que le Pop art, le Minimal art, le Conceptual art, le Performance art, le Land art, l’appropriationnisme, le simulationnisme, le Neo-Geo etc. ont été les matrices de la lingua franca d’un « art contemporain » mondialisé. Quant au ready-made duchampien , il n’aurait pas eu la résonance qu’on lui connaît sans avoir été adoubé par les Etats-Unis, principalement pas une rétrospective majeure des œuvres de Marcel Duchamp en 1963 au Pasadena Art Museum.

Ont pourrait croire ces temps révolus et on commence à entendre parler, s’agissant de géopolitique, du jeune XXIe siècle comme du « siècle asiatique » : toujours est-il qu’on ressent encore aujourd’hui terriblement la marque de l’ « Amérique », terre d’invention du spectacle moderne, dans toutes sortes de productions culturelles même très locales (Johnny Halliday en est un exemple car je crois qu’il ne s’est guère exporté). Il n’est que de voir l’immense succès de ces fameuses « séries », toujours plus soignées, sophistiquées et addictives, grâce à des canaux de diffusion eux aussi américains, pour constater que la culture américaine est toujours bien présente, et très habile à imposer l’art qu’elle maîtrise finalement le mieux : celui du storytelling.

«Notre culture, ça ne peut plus être une assignation à résidence. Il n’y aurait pas la culture des uns et la culture des autres, il n’y aurait pas cette formidable richesse française, qui est là, dont on devrait nier une partie, il n’y a d’ailleurs pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple. Et je ne veux pas sortir du champ de cette culture, certains auteurs ou certains musiciens ou certains artistes, sous prétexte qu’ils viendraient d’ailleurs » : cette vision d’Emmanuel Macron, qui a suscité bien des réactions hostiles et clairement nationalistes, montre le chemin du cosmopolitisme pacificateur d’une culture mondialisée, qui a également été l’un des grands rêves de l’ « Amérique ». Une vision qui rappelle très fortement celle des pères du projet européen, pour qui les Etats-Unis avaient valeur de modèle : qu’on se souvienne du titre d’un ouvrage publié par Jean Monnet en 1955 pour saluer l’apparition de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), Les Etats-Unis d’Europe ont commencé…

En imaginant que la constitution d’un bloc européen qui saurait dépasser une longue histoire de conflits et de divisions pour concurrencer sur le plan symbolique le poids des Etats-Unis soit encore possible, n ‘y aurait-il pas une alternative, une troisième voie face à ce choix que d’aucun voudrait présenter comme impératif entre une mondialisation dont l’Amérique capitaliste impose les codes et un nationalisme et un conservatisme débilitants ? C’est sans doute là ce que Jeremy Rifkin nommait en 2004 le « rêve européen »…

Yann Ricordel

1 – http://journals.openedition.org/critiquedart/1880
2 – http://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1995_num_45_1_3381

Image : carton générique de début du film de Jean-Luc Godard Made in USA, 1966

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