« TABLEAU D’UNE EXECUTION », LA SERENISSIME ET LES CANONS DE L’ART

« Tableau d’une exécution » texte Howard Barker, mise en scène Claudia Stavisky – TnBA du 6 au 8 février 2018.
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La Sérénissime et les canons de l’art ou l’histoire sublimissime d’un double massacre

Toute l’ambiguïté des rapports équivoques qu’entretiennent l’art et le politique, liens conflictuels et/ou collaborationnistes, est délivrée de manière subliminale dès le titre choisi par Howard Barker. En effet Tableau d’une exécution introduit d’emblée un trouble : le sens premier d’exécuter un tableau – le peindre -, aussitôt recouvert dans le même geste d’écriture par le sens propre de l’exécuter bel et bien selon le sort réservé aux condamnés à mort. Et ce trouble pose opportunément « un réel » problème qui percute notre réflexion tandis que nos yeux sont fascinés par la beauté de la composition plastique offerte par l’atelier d’artiste, lieu unique du drame à venir.

Sur fond d’un fait historique, la bataille mémorable de Lépante qui vit la République catholique de Venise triompher en 1571 des Turcs musulmans au terme de ce qui restera le plus grand carnage maritime de l’Histoire et de la commande officielle qui s’ensuivit pour glorifier la Sérénissime, vont s’affronter, se conforter, les prérogatives artistiques et politiques posant des questions autant lancinantes qu’atemporelles : L’art est-il le lieu de la liberté créatrice de l’artiste ou un précieux instrument de domination entre les mains du pouvoir étatique ? L’art est-il soluble dans le politique ?

Et ces questions essentielles sont redoublées par un autre intérêt dont l’acuité ne peut passer actuellement inaperçue : c’est en effet par une femme que le « scandale » va arriver… Galactia est cette femme artiste d’âge mûre qui va opposer au Cénacle qui dirige les destinées de Venise sa volonté sans faille. C’est elle qui, avec une vitalité stupéfiante tant le désir l’habite, aussi bien le désir de peindre librement que d’aimer librement, va mener la danse (presque/y compris) jusqu’au bout avec une détermination sauvage qui la rend démesurément, sublimement, humaine. Que dans la Renaissance ce personnage inventé par Howard Barker – et servi ici par une comédienne à l’énergie animale redoutable – ait eu sa réplique réelle sous les traits de la peintre Artemisia Gentileschi, lui donne encore plus de chair.

Le rideau s’ouvre sur Galactia en plein travail dans son atelier, véritable univers-monde où se côtoient des échafaudages immenses, des globes pouvant être autant de répliques du globe terrestre que le rappel des fameux boulets des canons de la bataille de Lépante en cours d’exécution, un pied géant et une tête de laquelle s’écoulent des filets de sang vermeil évoquant chacun des tableaux de Magritte – Le Modèle Rouge et La Mémoire – et qui introduisent l’inquiétante étrangeté des surréalistes dans l’univers de La Renaissance. Cette inquiétante étrangeté est redoublée par le sujet que cette « maîtresse femme » est en train de peindre : un homme nu – Carpeta, son amant plus jeune qu’elle – qu’elle mène par le bout du nez. Renversements de perspectives autant artistiques que sociétales : le modèle nu est un homme et ce dernier a pour maîtresse une femme sensualiste beaucoup plus âgée que lui. Les canons de l’habitus étant transgressés avec jubilation, on mesure d’emblée l’immense liberté contenue dans cette femme artiste du XVIème siècle imposant son point de vue à un monde régi par les hommes.

On ne sera donc pas surpris quand on la verra tenir superbement tête au Doge et au Cardinal qui lui ont passé commande de ce tableau – pour eux, édifiant – dont les visées étatiques auraient été de fixer à jamais dans les mémoires la supériorité monumentale du monde chrétien sur l’Ottoman vaincu. Elle, n’aura de cesse que de tremper son pinceau dans les horreurs des plaies sanguinolentes du massacre, cette chair à canon déchiquetée par les boulets à bout portant. Ce sang, cette souffrance hideuse, elle en fait la trame de sa toile rejetant dans un coin sombre l’Amiral de La Flotte, frère du Doge drapé dans sa superbe, artisan de cette victoire mémorable qui n’a été in fine qu’une boucherie sanglante à veines et trachées ouvertes. Ses modèles vivants, elle les convoque en chair et en os sur le plateau. L’un, Prodo, l’homme à l’arbalète, apparaîtra une flèche encore fichée en tête – si on la lui retire, il meurt sur le champ, son cervelet ayant été transpercé de part en part – et, les pans de son manteau ouvert découvriront ses intestins en vrac mis à l’air par les éclats du canon. « Je peindrai cette boucherie. Je peindrai ta douleur, les lambeaux à la dérive, le pourquoi de toute cette terreur. » s’exclame alors Galactia prise d’un haut-le-cœur lui faisant un instant détourner son visage.

Le Doge, imposant d’autorité naturelle et d’intelligence politique non dénuée de sensibilité artistique, aura beau lui rappeler les statuts de chacun et qu’un grand artiste se doit en premier lieu d’être responsable – « le grand art est un art de la célébration » -, il aura beau lui confier que s’il l’a choisie comme exécutrice de cette commande d’Etat – « un tableau de trente mètres de long est un événement, pas une peinture » – c’est parce que justement elle sentait la sueur seule capable d’émouvoir – « Je vous soutiens car vous suez » – , Galactia n’en démordra pas : l’amiral de la flotte, frère du Doge et héros à célébrer de la bataille de Lépante, ne dominera pas l’ensemble de sa composition et sera relégué dans l’ombre au profit des victimes de cette boucherie d’Etat.

L’amant, le pitoyable Carpeta, se sent lui aussi bafoué : il est supplanté dans le cœur de son amante par la bataille qui occupe toute la pensée créatrice de Galactia. Il se sent humilié d’être une loque qui s’accroche à elle alors qu’elle n’a d’yeux furieux que pour peindre la fureur. Sur la toile qui s’esquisse, sans qu’on ne la voie vraiment jamais, un tiers des sujets gisent en tas avec des expressions de douleurs intolérables. C’est le travail de l’artiste d’être brutal, « mon art est celui de l’assassinat. Il me faut inventer un nouveau rouge pour tout ce sang, un rouge qui pue ». Aussi, cette toile objet de tous les enjeux, ne pourra se présenter à notre regard que sous la forme métaphorique d’un drap rouge sang suspendu aux cintres et recouvrant de sa voilure gigantesque l’ensemble du plateau de la Grande Salle Vitez.

Lorsque, ne pouvant éternellement fermer les yeux sur les organes génitaux déchirés du tableau en gestation, le Cardinal et ses assesseurs – « Vous êtes une ennemie de la République. Nous ne sommes pas dupes, c’est l’œuvre du diable. Je méprise les artistes autant que je vénère l’art » – convaincront le Doge d’emprisonner dans une geôle donnant sur le Pont des Soupirs l’auteure du blasphème couillu commis par la récalcitrante refusant de se coucher devant les diktats du pouvoir, c’est à l’amant piteusement malheureux que sera confiée la réalisation de la commande.

Mais – et c’est ainsi chez Howard Barker qui jamais ne sombre dans un théâtre didactique délivrant un message univoque, la poésie convoquerait-elle des images violentes étant pour lui l’écriture de la complexité du vivant – un retournement de situation interviendra… La toile au lieu d’être détruite sera sauvée, son auteure libérée, et « absorbé » le tableau sera investi d’une autre fonction : exposé aux Vénitiens qui viendront le contempler avec ferveur, il soulagera à bon compte les larmes du peuple bouleversé par le carnage.

Quant à Galactia, tout en acceptant l’invitation à dîner du Doge, elle continuera à penser dans un coin de sa tête de femme artiste libre : « Etre comprise, c’est la mort. Une mort atroce ». La complexité du vivant est là, on peut penser de deux endroits à la fois… De celui d’une femme, héroïne créée aux dimensions de Howard Barker, qui n’a jamais cessé de célébrer l’art – et à travers lui, les femmes artistes – tout en acceptant in fine, et sans en être dupe, le compromis – et non la compromission – de servir les visées du pouvoir.

Et comme le dramaturge britannique contemporain ne se limite pas à être maître ès arts aux accents shakespeariens mais qu’il est lui-même peintre, sa pièce – fort subtilement mise en jeu par Claudia Stavisky qui en « exprime » l’essence et a eu la remarquable intuition de s’entourer d’acteurs doués d’une superbe énergie, à l’image de la prodigieuse Christiane Cohendy dans le rôle de Galactia taillé à sa mesure – invite à des fulgurances plastiques faisant de ce moment de théâtre une œuvre en tous points exceptionnelle.

Yves Kafka

Photo Simon Gosselin

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