« VIKTOR », TANZTHEATER WUPPERTAL PINA BAUSCH : RÊVE ENTÊTANT…

Londres, correspondance.
« Viktor », Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, Sadler’s Wells, Londres. Jusqu’au 11 février 2018.

La compagnie de Pina Bausch était très attendue à Londres au Sadler’s Wells pour le retour de la pièce Viktor créée en 1986 en collaboration avec le Teatro Argentina à Rome avec à sa tête sa nouvelle directrice artistique Adolphe Binder. La scénographie de Peter Pabst, à la frontière entre carrière et canyon argentin, ou bien Petra la magnifique, catacombes aussi, présente un décor minéral dont les excavations archéologiques rythment en fond sonore la pièce lors de passages totalement silencieux ou lors de profonds silences. D’autant plus impressionnant que ses hauts murs se désagrègent sous nos yeux comme pour mieux rappeler, puisqu’il s’agit d’une pièce écrite à Rome, les vestiges prestigieux de la capitale italienne, ou bien la fugacité de la vie.

Quelques mots sont d’ailleurs prononcés en ce sens comme la répétition de « Bonsoir » qui marque le temps qui passe et l’absurdité de l’existence oi le récit par une danseuse d’un conte sur un orphelin qui ne trouve aucune réponse si ce n’est le monde en putréfaction pour finir esseulé, assis par terre à pleurer, montrent combien cette pièce est hantée par le thème de la mort. Vingt-cinq danseurs déploient une énergie phénoménale dans un abandon corporel, une danse proche du rituel magique, ponctuée de silences et du souffle de comédiens, et de musiques singulières qui s’accordent parfaitement ensembles malgré leur bigarrure. L’on reconnaît ainsi le très populaire et rythmé chant sarde Si maritau Rosa, l’adagio Lamentoso de la Symphonie 6 Pathétique de Tchaïkovski, la Mascarade d’Aram Khachaturian, Cheek to cheek par Fred Astaire ou encore Hm Hm, Du bist so zauberhaft par Rudi Schuricke.

Une pièce dans laquelle le corps du danseur et du comédien sont travaillés sous tous leurs angles dans une mise en scène qui confine à un surréalisme brutal rappelant au passage l’absurdité de l’existence ou encore ses répétitions, par des situations théâtralisées proches en cela du théâtre de la vie. Entre situations kafkaiennes, dissonances et désarticulation des membres des danseurs, quand ils ne sont pas fantômes ou déformés, le spectateur assiste à une véritable épopée dans laquelle il se laisse emporter avec une délicieuse stupéfaction.

Différentes images marquent et rythment Viktor, titre étrangement mystérieux aux nombreuses spéculations, qui fonctionne par retour, répétitions et poésie du mouvement, de la situation et du tableau, tel le premier dans lequel une danseuse manchote se présente sur scène arborant un magnifique sourire, scène liminaire aux longues minutes, silencieuse, ou encore comme ce couple mort que l’on marie, ces danses prétendument de salon, cet homme devenu dragon mais peureux, une femme transformée en fontaine vivante par des hommes, une vente aux enchères digne d’un cabinet de curiosités où des chiens peuvent être achetés, des brebis qui traversent la scène, un homme et une femme fumant tandis qu’une autre leur vole quelques bouffées de cigarettes sans qu’ils ne semblent s’en apercevoir, des hommes vêtus de smoking se maquillant.

Expositions du corps tel que Pina Bausch le montrait : fesses dévoilées, seins trop énormes pour être contenus, le corps en robe fourreau à strass et paillettes, peu importe sa féminité ou sa masculinité, brutalité ou violence du geste, incarnation forte mais aussi beauté des lignes de danseurs aux mouvements circulaires, saccadés aussi, scandent l’ensemble et portant malgré tout la vie. Le tout servit par un humour sans faille mais aussi révélant une sorte de sidération, ou d’effroi. Le Tanztheater Wuppertal n’aura jamais aussi bien porté son nom tant le spectateur se retrouve à la croisée des chemins entre danse et théâtre. Autant de scènes de théâtre dansées, hypnotiques et entêtantes comme un long rêve qui revient, recommence dans une circularité infini, renoue avec lui-même. L’image de Sisyphe n’est d’ailleurs pas bien loin entre le décor qui s’érode, le recommencement des gestes naissant toujours différents, les situations décalées souvent absurdes. Des images affleurent à l’inconscient collectif et touchent au plus profond de l’être tant Viktor montre le spectacle du monde au travers d’une lanterne magique, et crue, ou des yeux de Pina, enfant, cachée sous l’une des tables de l’hôtel de ses parents, à observer le spectacle de la vie comme elle le racontait, et met en exergue l’aliénation du monde tout comme sa folle poésie intrinsèque.

Entêtant, nostalgique. Magistral.

Delphine Leroux

Jusqu’au dimanche 11 fevrier 2018: https://www. sadlerswells.com/whats-on/ 2018/tanztheater-wuppertal- pina-bausch-viktor/

photo Klaus Dilger

Comments
3 Responses to “« VIKTOR », TANZTHEATER WUPPERTAL PINA BAUSCH : RÊVE ENTÊTANT…”
  1. L'Ornitho dit :

    Espérons que cela tourne – j’imagine bien !

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