« PROJET.PDF », DES PORTES DE FEMMES AU BORD DE LA JOUISSANCE

« Projet.PDF » Cartons Production, les 9 et 10 février 2018 – Un Chapiteau en Hiver – 4ème édition, du 26 janvier au 11 février, Smart Cie et Creac, Bègles (33)

« Projet.PDF », des Portés De Femmes au bord de la jouissance

Projet singulièrement pluriel que celui de cette quinzaine d’artistes venues principalement de l’univers du cirque mais aussi de ceux de la danse et du clown pour faire troupe autour d’un point commun qui les fédère. Elles sont toutes en effet femmes à part entière, et entendent bien le faire entendre, si possible « haut et fort », au travers d’un spectacle-valise engagé physiquement et explorant, de là où chacune occupe l’espace privé ou/et public, la palette des couleurs de la féminité voire du féminisme. De hautes voltiges en acrobaties portées, elles déroulent une panoplie d’exercices déboussolant dont le résultat est à faire perdre la boule… et beaucoup plus encore si affinités.

« L’observatoire de l’égalité entre les hommes et les femmes, initiative du Ministère de la Culture dont vous trouverez copie à la sortie… », la (fausse) représentante de la municipalité venue éclairer la portée du spectacle « Portés De Femmes » qui va être donné ce soir sous l’intranquille Chapiteau en Hiver dressé sur l’esplanade de la ville de Bègles aux portes de Bordeaux, n’ira pas plus loin dans son discours de présentation…. Elle est interrompue illico presto par le surgissement d’une jeune femme aux yeux grimés, seins nus, qui se précipite des coulisses d’où elle surgit sur l’avant-scène pour être avalée dare-dare par les gradins qu’elle gravit comme une fusée. Non ce n’est pas une Femen, même si elle en porte toutes les caractéristiques physiques (logo ф autour des yeux, poitrine nue) et symboliques… Le surgissement de la lutte féministe – dans ce micro-paysage culturel pour défendre les droits des femmes à être – ainsi d’emblée acté, l’avertissement est publiquement reçu… Que la fête commence !

« Ma mère… ma grand-mère… m’ont raconté… », et le conciliabule du gynécée, affranchi des diktats masculins dominants, va raconter une histoire fabuleuse, la leur à chacune. Une histoire faite de figures liées à leur condition de femme « revisitée », mixée à la moulinette de leur liberté recouvrée. D’abord la demande farfelue en mariage suivie d’une séquence de haute voltige où, respirations accélérées à la clef, les femmes dotées d’un gros ventre (l’une d’entre elles, enceinte de six mois, n’aura nul besoin d’ajouter des accessoires sous sa tunique) vont accoucher dans la fantaisie la plus grande d’un singe ou d’autres animaux en peluche. Pyramides humaines, poiriers, sauts acrobatiques et réceptions époustouflantes, coups de bélier dans les ventres des parturientes (l’une d’elle perdra les eaux en l’air), équilibres improbables, et clowneries avec perceuse à la clé pour trouer le ventre afin d’en libérer le vagissant contenu, tout y passe pour donner de l’accouchement une image d’explosion violente et joyeuse tout à la fois.

Un autre tableau lui succède. Une femme seule, attablée en bord de scène, un verre de bordeaux devant elle, semble scruter les gradins à la recherche de quelqu’un, de quelqu’une, qu’elle connaîtrait. On la sent, tendue, en attente… Puis, elle murmure « mu…sique » et, en fond de piste, dans une harmonie parfaite, les autres femmes amorcent une danse aux mouvements langoureux qu’elles développent avec grâce. La femme du premier plan se lève, les regarde, et disparaît lentement dans les coulisses. Le rêve éveillé de plénitude entrevue s’évanouit avec elle.

Une autre femme apparaît au premier plan, face à nous. Elle jouit avec un plaisir communicatif d’un aspect important de son anatomie qu’elle explore « en tous sens ». Ses tétons, elle les caresse, elle les gonfle, elle les malaxe, elle les mordille, Elle fait vibrer ces organes ô combien sensibles et vivants comme l’archet fait vibrer les cordes d’un violon pour en tirer les émotions les plus frissonnantes. Et ces seins, qu’on ne saurait dévoiler en public, sont aussi de précieuses réserves de lait (tire-lait à l’appui, elle en pompe facétieusement la substance). Ainsi le sein, lieu de la relation, endroit de l’être au féminin où se rencontrent sexualité et maternité, sources dissociées mais complémentaires de plaisir féminin, est célébré sans retenue aucune, joyeusement, et même accompagné d’un zeste de clownerie.

La Maman… et la Putain (film de Jean Eustache), la séquence suivante pourrait emprunter ce titre. C’est l’une des plus fortes plastiquement, elle renvoie à certaines scènes du cinéma de Pasolini, Salò ou les 120 Journées de Sodome. Trois femmes, seins nus, cagoule noire, halo de lumière blanche sur leur buste cadré, fixent fièrement les regards pendant que s’élèvent les paroles des prostituées en voix off … Ecoute… Au collège j’avais pensé à vendre ma virginité… Je me souviens de cet homme qui demandait juste d’être nu sur un corps de femme… Dans mon entourage, personne ne sait… Depuis que je me prostitue, c’est moins magique avec mon copain… Pour écarter les cuisses, j’ai besoin d’alcool. Pour acheter de l’alcool, j’ai besoin d’écarter les cuisses… L’une, toujours poitrine dénudée, reste seule en scène et, dans un silence impressionnant, par une série de reptations, de retournements et d’élévations, elle va glisser lentement dans les coulisses qui absorberont son corps.

Suivront d’autres tableaux – les initiations via les films x vécus comme passeports vers des contrées ignorées du corps-plaisir, les ballets réglés au métronome avec battements de jambes croisées façon cabarets de la butte Montmartre exhibant le corps des filles alignées au cordeau, les matchs où le physique s’engage pleinement sous l’autorité d’une arbitre qui ne s’en laisse pas compter, les parties de chasse surréalistes où le lapin sauté chasseur semble servi « sur le plateau » – autant de prétextes à des roues acrobatiques, à des danses toniques, à des sauts périlleux, à des portés fabuleux débordant la piste pour envahir les gradins comme des vagues impétueuses que rien ne pourrait endiguer.

Quant à la scène finale qui réunit toutes les protagonistes dans des postures (l’une traîne un singe en peluche) et « costumes » (une dissimule sa nudité en titubant derrière un échafaudage de boîtes d’œufs tenues à bout de bras, pendant qu’une autre entièrement nue elle aussi est recouverte de peinture bleue) farfelus à l’envi, elle fait figure d’Apothéose à la gloire de la vitalité créatrice ne faisant qu’une avec la féminité. Tableau insolite et explosif d’une liberté hors normes qui se conclut par un provocant « Y’a un problème ? » lancé à la cantonade.

Aucun doute sur l’aspect superbement décoiffant de cette production portée jusqu’à « l’incan- indécence » par cette troupe de femmes animées par un souffle de liberté que rien ne semble pouvoir faire « terre » tant leurs envolées aériennes en imposent. Ce manifeste artistique est à prendre comme une confession de foi, féminine et collective… qui aurait peut-être encore gagné en pertinence si chaque tableau avait répondu à ce cahier des charges à l’ambition affirmée. En effet, parfois « le message » semble avoir été un peu oublié, au profit certes de réelles prouesses techniques circassiennes prenant alors le pas sur le sens à donner. Peut-être aussi un œil extérieur plus contraignant aurait-il pu coudre les uns aux autres ces tableaux en proposant un fil dramaturgique moins ténu afin d’éviter à quelques reprises l’impression de patchwork. Il n’en reste pas moins que cet ensemble de haute voltige acrobatique féminine – sinon féministe – procure un véritable et profond plaisir des sens tant la qualité de ce Porté de Femmes est source de réflexions vivifiantes venant avec bonheur percuter, pour mieux les mettre à mal, les vieux schèmes machistes des conservateurs de tous poils.

Yves Kafka

Photo Patrick Fabre

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