PIERRE MOLINIER : M LE MAUDIT, TEL QU’EN SOI(E)-MÊME

« Pierre Molinier Photographe : voyage du surréalisme à l’érotisme » Conférence de Pierre Petit – Association Tout Art Faire – Athénée, Place Saint-Christoly Bordeaux, le jeudi 8 février / Exposition Pierre Molinier « Vertigo »,  Galerie Christophe Gaillard, Paris, du 29 mars au 19 mai 2018.

Pierre Molinier : M le maudit, tel qu’en soi(e)-même

Si Bordeaux « aime » triplement ses trois M majestueux que sont Montaigne, Montesquieu et Mauriac qui redorent à l’envi son blason et dont la cité du vin s’enorgueillit jusqu’à plus soif, il n’est pas de même d’un autre M. Celui-là elle l’abhorre, n’en dit mot, elle le maudit. Aucun dépliant de l’office de tourisme ne porte encore aujourd’hui mention de Pierre Molinier, qui y vécut pourtant pendant plus d’un demi-siècle avant d’y mourir « scandaleusement »… Et le rejet pérenne dont il est l’objet tient autant à son œuvre qu’à sa personnalité, se fondant l’une dans l’autre dans le même opprobre.

Dans son numéro du 24 février 2003, Libération ne faisait-il pas état de l’ostracisme qui continuait à frapper l’iconoclaste bien après sa disparition du monde des vivants : « Même mort (par suicide au revolver en 1976), l’artiste Pierre Molinier fait scandale à Bordeaux. Une exposition consacrée au peintre et photographe surréaliste vient d’être annulée sur décision du maire, Alain Juppé, par lettre datée du 29 janvier ».

Aussi lorsque l’association Tout Art Faire, soutenue faut-il le préciser par la même Municipalité, invita Pierre Petit, universitaire qui côtoya le peintre de 1971 à 1976 – « sans avoir avec lui aucun commerce sexuel », précisera-t-il -, à commettre une conférence ouverte à tout public sur le thème : « Pierre Molinier Photographe : voyage du surréalisme à l’érotisme », quelques esprits chagrins se sont demandé si quelque chose décidément ne se mettait pas en marche – pour ne pas dire en branle – à Bordeaux… Foin des débats entre Républicains, libérée du joug du Sens commun, la carrière de M le maudit confronté à l’existence de son exécuteur des hautes œuvres (lui en personne, avec son revolver de collection) donna lieu à une passionnante mise en abyme de l’artiste par l’homme… ou vice versa.

S’il est en effet un homme-artiste des marges, en marge de tous les genres et de tous les courants – et y compris celui du surréalisme « bretonant » qu’il côtoya mais avec lequel il ne put éternellement cohabiter, tant l’extrême liberté insolente qu’était la sienne détonnait avec l’homophobie « bien élevée » du pape du surréalisme – ce fut Pierre Molinier, polyartiste par qui les scandales répétés secouèrent comme autant de haut-le-cœur « la belle endormie », benoîtement ensommeillée derrière ses respectables façades XVIII héritées des richesses générées par le commerce triangulaire.

Du scandale de 1951 – où sa toile « Le Grand Combat » exposant déjà un mélange de corps dans une joute amoureuse effraya la Société des Artistes Indépendants de Bordeaux, dont il était l’un des fondateurs, au point que, pour éviter qu’elle ne soit arbitrairement décrochée des cimaises, il dut recouvrir ladite toile d’un voile noir non sans y avoir apposé un texte incendiaire à l’adresse des censeurs, « Allez donc enfanter dans la nuit par le coït honteux, seul permis par la morale publique à l’usage des Cons. Eh allez donc enfoutrés !!!! », qu’il redoubla d’un commentaire susurré aux oreilles des visiteurs « C’est des gens qui baisent ! » -jusqu’en 1976 – où il théâtralisa dans l’appartement bordelais qui lui tint lieu aussi d’atelier son (vrai) suicide par balle tirée en pleine tête, non sans avoir pris préalablement le soin d’apposer sur sa porte son acte de décès, « d.c.d., 19h 30. Pour la clé s’adresser chez le notaire. » – ce trublion inclassable tant il fut cet électron libre, sans identité les ayant embrassées toutes, fut honni par les édiles de la cité bourgeoise aux valeurs conservatrices, tout autant que par « les braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ».

Né sous les auspices d’un jour magique – le 13 avril 1900 – il vit dans ces chiffres le signe ésotérique de son inscription cosmologique dans la magie cabalistique. Le Dalaï Lama aurait ensuite choisi Pierre (Echo bouddhiste de l’Evangile ? Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église) pour réaliser treize mandalas pour lesquels les moines tibétains chargés de lui apprendre « la bonne nouvelle » l’auraient gratifié de pierres précieuses… Avec Pierre Molinier le monde du fantasme et celui du réel se confondent dans un photomontage – art des manipulations complexes – dont il fut un expert toutes catégories confondues. Ce qui est certain c’est que l’art tantrique, qui place les divinités bisexuées – une moitié mâle toujours en érection et l’autre moitié femelle tout autant sexuée – au centre de la communication avec l’univers, a quelque chose à voir avec celui qui déclara « J’aurais voulu être femme mais lesbienne (…). Ce qui m’intéresse c’est d’être homme et femme à la fois ».

La figure de l’androgyne réunissant la complétude de l’être pour soi(e) traverse toute sa vie comme une obsession créatrice d’espaces à explorer tous azimuts. De son premier « Autoportrait jeune » où il réalise un photomontage se faisant apparaître les yeux de velours noir et les lèvres pulpeuses féminines, en passant par « Angelica » où travesti en femme avec une mantille sur la tête il arbore un sourire sensuel, en continuant par « Pierre Molinier fétiché » où il apparaît bustier libérant des seins de femme et jambes gainées de bas de soie noire attachés à des jarretelles et par « Comme je voudrais être » où il reproduit trois fois son corps fétiché en le faisant surplomber par deux autoportraits de lui jeune et d’un visage de sa jeune amante, ou encore en poursuivant par l’ « Autoportrait en fauteuil » où assis nu, le sexe en érection, porte-jarretelles et bas noirs, il s’excite les tétons, cagoule noire sur la tête, les œuvres le représentant en androgyne sont légion. Elles sont au cœur même des ressources de son art où se rejoignent pratiques esthétiques et pratiques sexuelles fétichistes dans un « bestiaire » personnel minutieusement construit, où les jambes et les corps démultipliés par un subtil jeu de miroirs mettent en abyme les ramifications de sa (pro)création.

C’est que chez cet artiste, la réalité et le fantasme, la vie et l’art entretiennent des relations si imbriquées qu’elles sont inextricables. La fixation sur les jambes féminines gainées de bas noirs remonterait à ses trois ans où il se glissait sous les jupes des femmes dans l’atelier de couture de sa mère – catholique traditionnelle, elle le traitait de « petit diable ». Son penchant pour la transgression incestueuse – avérée avec Monique, sa fille naturelle, découverte sur un trottoir il couche avec elle et lui ouvre un bar-bordel ; fantasmée (?) avec ses filles légitimes – trouverait ses premières traces lorsque sa sœur meurt, là il s’enferme dans la chambre funéraire et sur le ventre recouvert de la robe de communiante de la défunte, il jouit. Transgression monumentale des codes qui – comme dans le tantrisme dont il sera l’adepte – affirme sa rupture radicale avec toutes conventions sociales et morales assignant le sujet à une place désignée par la morale des autres.

Ses compositions réalisées avec grand soin sur feuille d’or, ses glacis où il utilise son propre sperme qui sèche plus vite que le vernis et qui donne à ses tableaux leur ADN (le sien…), ses montages d’androgynes fort sexués, arborant de fiers godemichets et fétichistes en diable (Cf. la série « Le Chaman ») où les ciseaux coupent à l’envi dans la syntaxe de l’ordre bourgeois pour n’en délivrer que des éclats savamment photographiés afin de, en plusieurs tirages successifs, faire advenir un photomontage saisissant autant par les sujets obtenus que par le raffinement esthétique qui préside à leur réalisation, le rendent ad vitam æternam persona non grata en la Cité bordelaise, jusques et y compris dans le monde artistique qui le honnit, à quelque exception près.

Aussi quand André Breton qu’il avait sollicité lui offre un accrochage à sa galerie « A l’Etoile scellée », lui le paria, se sent enfin reconnu pour ce qu’il est tant les trois concepts qui « organisent » la pensée surréaliste sont les siens : l’inconscient, le dérèglement des sens et l’abolition de l’ordre bourgeois. « Maître du vertige » – dixit André Breton – il y rencontrera Man Ray, Max Ernst, André Pieyre de Mandyargues, Léo Ferré et bien d’autres dont Joyce Mansour, la séduisante égérie égyptienne des surréalistes dont il réalisa le « Portrait-définition » dans la revue « le surréalisme, même 1 ». Au printemps 1957, c’est son photomontage « à l’abri de ma beauté », où il se représente sous le visage à la pâleur marmoréenne de sa poupée énigmatiquement voiletée et à la main gantée de soie noire ajourée, qui eut droit à la couverture du numéro 2 de la prestigieuse revue éditée par Jean-Jacques Pauvert. Mais le dérèglement des sens de Pierre Molinier, adepte de talons aiguilles, bas noirs, guêpières, voilettes, bouche et ongles de succubes ensorceleuses, ne pouvait longtemps cohabiter avec les attendus des surréalistes, certes émancipés, mais choqués par ce qu’ils jugent excessif dans l’hypersexualité affichée de l’homme fétiché, artiste sans tabou aucun.

Plusieurs « créatures » seront ses inspiratrices. La grande Magda, les yeux noirs d’Emmanuelle Arsan, ceux bleus de Hanel Koeck, l’exquise blondeur de Poupée, les jambes de Claire, Michelle Sesquès dit le Petit vampire lui pinçant les seins, toutes les parties du corps (celui des autres mais aussi le sien) sont l’objet de vénérations qu’il met en scène dans des photomontages où il ne manque pas de se représenter lui-même travesti chevauchant son propre double (Cf. « Double autoportrait avec haut-de-forme »). Et comme il agrémente ses compositions d’objets peu prisés par le « bon goût » surréaliste, faux seins et fausse verge – godemichet fait de compression de bas de femmes ou autre fabrication maison – dont il s’affuble avec un notoire plaisir (Cf. « Autoportrait au fauteuil ; Éperon d’amour » ou « Le Chaman »), il ne restera pas longtemps en odeur de sainteté : « L’Amour fou » éthéré du Pape du surréalisme ne pouvait, manifestement, supporter une telle apostasie.

Son rejet des conventions bourgeoises et autres, le conduira à devenir proxénète d’un bordel qu’il manage lui-même sur la rive droite de la Garonne, de même qu’il arrangera le mariage de Monique – sa fille naturelle – avec un truand patenté, autant d’actes posés sans se soucier aucunement des règles de base de la bienséance. Il ira même dans « Oh !… Marie mère de Dieu » jusqu’à se représenter dans un ménage à trois où le Christ se fait faire une fellation par Marie. Et le Pape du surréalisme de s’écrier : oh ! scandale.

Le grand œuvre auquel il s’attelle, il le réalise avec un appareil rudimentaire. En effet, ne possédant pas d’agrandisseur, il utilise dans son modeste appartement-atelier d’élémentaires techniques de contact. Une simple ampoule nue éclaire un châssis qu’il déplace au gré de l’anatomie qu’il veut fixer. Les montages ainsi réalisés, il reprend une nouvelle photographie et ainsi s’empilent les prises de vue jusqu’au dernier cliché qui donne à voir l’œuvre réalisée. « La Grande mêlée » – où les jambes de Pierre Molinier gainées de bas noir et chaussées d’escarpins se mêlent à celles de Jean-Pierre Bouyxou comme autant de « rayons de soleil » et où les têtes décuplées de Janine Delannoy (épouse de J-P), dénommée Poupée par l’artiste, participent à une ronde cosmique – est à prendre comme le summum de l’alchimiste de la photographie.

Si quelques-uns, convaincus de la puissance présentée par ce grand œuvre ont tenu à offrir une lisibilité au paria – ce fut le cas de Jean-Luc Terrade mettant en scène en 2004 dans son théâtre laboratoire de L’Atelier des Marches « Le Modèle Molinier ou Le Modèle narcissique » avec Sylvain Méret dans le rôle de l’interprète affranchi – la communauté bordelaise, assujettie à la dominance sociologique conservatrice qui pèse sur elle comme un couvercle délétère, a toujours rejeté Pierre Molinier. Même l’exposition qui finira par lui être consacrée aux Musée des Beaux-Arts de la ville en 2005 – après la fin de non-recevoir de 2003 – fut un désastre en terme de fréquentation ; quant à l’unique placette qui porte son nom, elle est reléguée dans le quartier Saint-Michel qu’il disait détester.

Mais est-ce injustice délibérée que cette éviction ordonnée de l’espace mental comme public ? On doit à la vérité de dire que c’est même là pure reconnaissance du mérite qui lui revient… une manière in fine de reconnaître en lui l’irréductible « con-sensuel » qu’on refuse consciemment de célébrer. En effet, au travers d’une existence scandaleuse mettant à mal toutes les conventions garantes de l’ordre privé et public, redoublée dans le même élan vital par des peintures et photomontages iconoclastes que les collectionneurs privés sans foi ni loi s’arrachent aujourd’hui à prix d’or, l’adepte de l’androgynie et du fétichisme débridé est doué du pouvoir satanique de convoquer en chacun des fantasmes maudits lovés dans quelques replis des cabinets secrets de nos psychés normalisées. Fort peu compatibles avec l’idée d’une respectabilité de « bon Eloi » (l’église Saint-Eloi de Bordeaux, faut-il le rappeler après le récent scandale qui l’ébranla, est le siège des catholiques intégristes), ces fantasmes nous auraient conduits tout droit au bûcher au Moyen-Age où nous aurions été brûlés dare-dare sur la place de l’Hôtel de la Ville où trône en majesté la statue monumentale de Chaban-Delmas érigée sous l’ère Juppé, dans d’autres pays nous serions encore aujourd’hui condamnés à mort pour apostasie…

Que (Saint) Pierre Molinier, sis 7 rue des Faussets dans le quartier Saint-Pierre de Bordeaux, soit donc ici infiniment remercié de nous avoir livré une œuvre-vie aussi profondément troublante, seule à même de nous délivrer de toutes les bien-pensances.

Yves Kafka

Exposition Pierre Molinier « Vertigo »,  Galerie Christophe Gaillard, Paris, du 29 mars au 19 mai 2018.

images: Grande Mêlée, photomontage / Le Chaman, Photomontage / PIERRE MOLINIER (1900-1976) ALBUM SECRET – DEUX AUTOPORTRAITS AU TABOURET / Pierre Molinier 7 rue des Faussets – images copyright Archives Pierre molinier / Adagp

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