BIENNALE DE VENISE : MEG STUART CASSE LA BARAQUE, MARIE CHOUINARD ETINCELLE

12ème Biennale de danse de Venise – 22.06 – 01.07 2018.

Foule des grands soirs à l’Arsenal de Venise ce Jeudi 21 juin 2018 pour la remise du Lion d’or à la chorégraphe américaine Meg Stuart – mais qui a fait l’essentiel de sa carrière à Bruxelles en Belgique avec sa Compagnie Damaged goods. Elle, toute intimidée, robe noire, talons hauts, chevelure blonde bien lissée, remerciant avec une voix fluette tout un tas de gens (dont son fils Paul, qui est là, touchant !) et donnant son point de vue sur son travail qui a débuté à l’orée des année 1990 avec des œuvres, déjà inclassables, comme Disfigure Study, ou No Longer Ready Made ou encore No One Is Watching… car, c’est un peu ça l’œuvre de Meg Stuart, quelque chose entre cette danse américaine qui a révolutionné la danse classique avec des gens comme Martha Graham ou Merce Cunnigham et des improvisateurs inspirés comme Simone Forti, Steve Paxton ou la très grande Trisha Brown…

Et c’est bien entre ces deux courants que la courageuse et aventureuse Meg Stuart, qui bénéficie d’une aura bien plus importante dans le milieu de la danse que du large public, tisse sa toile jusqu’à ce célèbre Crash Landing qui est dans tous les esprits parce que présenté dans un moment très important de la danse contemporaine en cette fin des années 90 où la « non danse » s’impose et devient un courant où Meg Stuart pose quelques fondamentaux… Suivront des pièces comme Appettite, puis Alibi ou encore Disfigure Study qui est un peu l’un des derniers signe de vie de la chorégraphe en France au début des années 2000, période qui coïncide, notons-le, avec un changement crucial au Théâtre de la Ville de Paris, directeur – Gérard Violette pour ne pas la citer ! – qui était un de ses fervents soutiens…

Rien d’étonnant donc de retrouver pour sa première italienne une pièce de 2012 Built to last, véritable jeu de (fausses) pistes qui débute par un ensemble minimaliste sous l’œil inquiet d’un dinosaure en carton. Dans un espace extrêmement vide où l’on découvre à jardin une sorte de petite scène qu’on pressent être sur roulette mais qui est statique dans ce début, une bâche en plastique noire à cour et des projecteurs façon cinéma au lointain. Les cinq danseurs font sérieusement des petits gestes des bras, minimalistes. Quelque chose d’apocalyptique, une humeur de fin du monde nous saisis avec, finalement, peu de danse, pas d’emphase… On pense à des oeuvres comme Parade… Il est d’ailleurs intéressant de programmer cette pièce dans le même festival que celle de Marlène Monteiro Freitas qui présentera son Bacchantes à la fin du Festival et où l’on retrouve cette impertinence comme cette étrangeté au s’accumulent des gestes, des masques, des signes, des sigles… pas de Lions néanmoins !

Tout semble voué à la disparition façon Jurasic Parc, lorsque, soudain le danseur et comédien (génial !) Kristof Van Boven, vient casser ce qui s’apparentait, il faut bien le dire, à un carnage profondément ennuyeux… Cet irrésistible humour vient cueillir le public même si, comme le dit le danseur en parlant de ce que nous venons de voir « ce n’est pas une blague, on est motivée pour faire cela par l’enthousiasme et l’amour ». Salvateur de le préciser !

Vont suivre moult citations, toutes aussi essentielles les unes que les autres, au rang desquelles Haydn, Beethoven et Madona… pas moins !

Dans cette partie, le Dinosaure subit un sort funeste et fini entièrement démonté dans la coulisse… Le mobile façon Calder, suspendu au-dessus de la scène depuis le début du spectacle, commence sa lente mais sérieuse rotation… Une danse du cosmos, de l’apesanteur se déploie avec comme objectif de ne pas se prendre la tête dans les planètes… Vont suivre tout un ensemble de musiques qui vont être diffusées sur la scène comme ce Pierrot Lunaire de Schoenberg ou cette – fameuse – Symphonie du nouveau monde de Dvoràk qui, en l’occurrence, porte bien son nom avec cette pièce particulièrement iconoclaste…

Pour ne pas dire que ces interprètes hors-pair ne seraient pas danseurs, Meg Stuart glisse un solo très « danse contemporaine » particulièrement bien interprété… Sinon, pas de danse formelle dans ce Built to last et pourtant elle occupe tout l’espace, sans cesse, sans que rien ne soit laissé en jachère… Alors des cavalcades, des sauts, des scansions du pied, oui. Une énergie folle déboule sur scène, l’adresse au public est permanente. Il est toujours pris à témoin, comme si tout ce qui se jouait l’était pour lui et pour lui seul. Généreux, même si un peu long parfois dans cette redite… une bande son terriblement puissante où la danse, loin de se faire écraser, se confronte à ces chefs d’œuvres. Intense moment qui permet de renouer avec Meg Stuart.

Puisqu’il est question de Souffle, de stratégie et de subversion dans cette biennale programmée par Marie Chouinard, avec To come (Extended) de la danoise Mette Ingvartsen, on va être servis…

Une quinzaine de corps, tous de bleus vêtus, des pieds jusqu’à la tête, font irruption sur le plateau. Ils se placent immobiles comme pour rappeler les fresques de Pompeï (au moins !) avec des enchevêtrements de corps pas du tout recommandés par le Vatican – pourtant présent à la Biennale d’Architecture qui bat son plein aussi en ce moment, mais passons…

Enfin passons, tout y passe plutôt ! Et cette orgie silencieuse en bleu Schtroumpf ne cesse de nous surprendre. Toutes les pauses du Kâma-Sûtra semblent avoir été expérimentées… On sent que c’est parti pour durer, mais c’est sans compter sur l’esprit malin de Mette Ingvartsen qui propose sur seconde phase où là, les danseurs sont nus, ils ont des socquettes et des tennis blanches. Ils se mettent en formation chorale et après les gestes, on n’a que les bruits des coïts, comme ceux qu’on peut entendre dans les films pornos… à se demander ce qui est le plus supportable finalement, les gestes ou le bruit ! Le Yaeh final indiquant que la pornographie est anglo-saxonne, l’honneur est sauf !

On aurait pu en rester là, mais ce que revendique Mette Ingvartsen c’est aussi la liberté, celle de l’esprit, mais aussi du corps et du coup des mœurs, dans un savant remix de tubes dansants, la compagnie nue comme Adan et Eve se lance dans une danse tout aussi bacchanalienne que le reste, avec une joie et une énergie telle qu’on en oublie l’absence de costumes pour se concentrer, finalement, sur le message d’une danse optimiste, qui vient casser (un peu ? durablement ?) ce retour fâcheux aux bonnes mœurs. Et ces tubes des années 50 sont là pour rappeler que des choses – ces choses ! – ont été possibles…

Il n’était évidemment pas question de se passer d’une œuvre chorégraphique de la commissaire de cette Biennale, la bien nommée Marie Chouinard, et bien nous avons été servis puisque ce ne sont pas moins de trente solos issus des nombreuses pièces de la chorégraphes Québécoise que nous avons pu découvrir ou redécouvrir pour certains.

On a donc pu voir d’anciens solos et duos revisités soit d’autres cachés dans un coin d’une chorégraphie et que, faisant le lien entre tous, Marie Chouinard a exhumé pour livrer une compilation – ici encore trop longue ! – mais qui a le mérite de tisser entre tous un lien aussi bien gestuel que philosophique.

On retrouve donc cette idée de Haïku, de poèmes dansés, qui prévaut dans ses pièces et qui nourrissent les images de ses spectacles… Marie Chouinard s’amuse à faire s’entrechoquer des œuvres pourtant si éloignées initialement qu’on se surprend à trouver une parenté… Les danseurs sont tous éblouissants comme toujours mais ils apportent aussi une intensité personnelle, peut-être plus calme, voire assagie, que celle de Marie Chouinard lorsqu’elle en dansait certains… On retrouve par exemple la danse et les images de Body remix, ce best-of des pièces de la chorégraphe, sur les Variations Goldberg de Bach. Toujours aussi impressionnant moins gymniques que parfois, ces jeux de couples au bord du gouffre ou l’on voit resurgir la poésie tirée de l’esprit tantôt enjoué et optimiste, tantôt inquiet et désespéré de la chorégraphe qui signe là un recueil où les mêmes torsions du buste, les mêmes mouvements du bras et des mains sont le matériau commun d’une danse qui sème depuis des années aux quatre coins du monde un message d’actualité fait de rêves et de lucidité.

Emmanuel Serafini
envoyé spécial à Venise

Tout le programme sur le site de la Biennale : http://www.labiennale.org/en/dance/2018

Images: 1- Meg Stuart, Built To Last / 2 & 3- Marie Chouinard, Body Remix

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