« 36, AVENUE GEORGES MANDEL », CALLAS AND RAIMUND FOREVER

72e FESTIVAL D’AVIGNON. « 36, avenue Georges Mandel » – choréhraphie Raimund Hoghe – 17 – 19 juillet 2018 – Cloître des Célestins.

Callas and Raimund forever.

Autant le dire tout de suite, ceux qui s’attendent à un spectacle rythmé avec des pétards, des vrais chevaux du genre qui nous partîmes cinq cents et qui par un prompt renfort nous vîmes trois mille en arrivant au port avec dans le rôle titre un Gérard Philippe héroïque ou une Isabelle Huppert poignante en seront pour leur argent et même, s’ils ne sont pas prêts à jouer le jeu, qu’ils restent loin du Cloître des Célestins jusqu’à ce que Raimund Hoghe – qu’on peut doctement appeler « le pape » du minimalisme, du geste sobre, de la scéno dépouillée de tout, de la mise en scène à symboles avec tout ce qu’il faut de tiroirs pour que les meilleurs psychanalystes se cassent durablement les dents – ne l’approche pas…

Car, à quoi assiste-t-on finalement dans cette reprise de ce « 36, avenue Georges Mandel » créé par l’ancien scénographe de Pina Bausch : à une sorte d’hommage à la Callas avec la résurgence de gestes qu’elle aurait pu faire dans le célèbre appartement calfeutré de la diva rue Georges Mandel, justement.

Dans le Cloitre des Célestins d’Avignon encore baigné de la lumière tombante, Raimund Hoghe occupe toute la scène. Il n’a pas rassemblé son attirail de l’arte povera dans un seul et même endroit bien tassé. Non. Il a tracé, avec ses vestes et pantalons tenus par des petites pierres d’Avignon, un parcours qui va le mener d’un point à un autre comme pour invoquer la cantatrice dont la voix inimitable résonne dans le cloître…

Des tubes comme Casta diva mais aussi des réponses à des questions de journalistes, des points de vue sur l’art, sur son art, sur ses états – dommage que cela soit en anglais sans sur titre, le public non anglophone aurait alors un peu mieux compris les enjeux de cette pièce, mais bon.

Cette occupation volontairement étendue, presque sans dimension, accentue la solitude de Raimund Hoghe, sa vulnérabilité, lui, seul, bossu, aux yeux de tous sans fard ni artifices pour cacher sa différence.

Il y a quelque chose de primitif, de l’invocation de mânes de la cantatrice. Une énergie farouche à vouloir la faire revivre, à rappeler son souvenir non pas celui de sa grandeur mais celui de sa solitude, de sa fin, de sa chute comme pour l’apaiser, pour Maria repose en paix…

Les enregistrements diffusés de la voix de la chanteuse, avec les airs les plus célèbres et les gestes mesurés de l’artiste sur scène serrent la gorge. La voix si moderne encore de nos jours, le timbre si frais, le phrasé si profond et grave de la mezzo participe à cette volonté de se « resouvenir », comme disait Proust.

« Et je pourrais souffrir sans témoin » dit la Callas et c’est exactement ce qu’offre à voir Raimund Hoghe. Car le moment – ne parlons pas de spectacle, finalement – est autant une intimité avec lui qu’avec elle.

Alors bien sûr, les gens gloussent à voir ce petit homme difforme faire, sans emphase, des gestes simples sur un plateau si grand et rien d’autre… N’ont-ils rien compris ? Non, pas forcément, mais leur capacité à regarder des choses qui ne sont pas dans la norme des canons esthétiques n’est-elle pas ici questionnée ? Et si Raimund Hoghe était un bel éphèbe musclé, ma voisine aurait-elle autant gloussé lorsque de profil, ne dissimulant rien de sa différence, Raimund Hoghe, immobile, jambes fendues, se tient longuement aux yeux du public ?

Cette pure cérémonie n’est à sa place dans un si grand lieu – rappelons-nous que cette pièce a été créée à la Chapelle des Pénitents Blancs d’Avignon où elle était tout à fait dans son espace et cela contribue aussi au rejet du spectacle qui offense les gens, qui pensent à une provocation de la part de Raimund Hoghe, alors que c’est tout l’inverse, avec beaucoup de modestie, il rend hommage à la chanteuse.

Finalement, pour une édition sur « le genre » n’est-il pas normal qu’elle dérive vite sur la question de la norme esthétique et Raimund Hoghe fait grandement réagir de ce point de vue. Il nous livre à nous même, à notre propre capacité à regarder cet homme faire et faire si peu.

On est assis devant « 36 Georges Mandel » comme devant le temple Roiji de Kyoto méditant sur ce si peu, pensant aux mondes des vivants et des morts.

Emouvant aussi que, longtemps après, Emmanuel Eggermont inimitable dans son geste de la main et la cassure de son poignet, sorte de muse du chorégraphe, soit encore là pour servir de chevalier à la rose à cet homme qui s’offre à notre vue.

Comme dans le OFF, Raimund Hoghe, humble, range la scène pour la Compagnie suivante. Pas de Fly case non plus pour ce spectacle, deux sacs de papier kraft et le voilà reparti pour un autre voyage, une autre expérience… salut l’artiste…

Emmanuel Serafini

Photo Christophe Raynaud de Lage

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