« SAISON SECHE », ENTRETIEN AVEC PHIA MENARD

72e FESTIVAL D’AVIGNON. Entretien avec Phia Ménard – Saison sèche » – 17/24 juillet L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène.

La féminité est un sport de combat

Inferno : Après les pièces de glace, les pièces de vent, voici venu le temps des pièces d’eau et de vapeur. Ce cycle « naturel », où les éléments solides, liquides et vaporeux se transforment pour mettre en abyme d’autres entités mouvantes, constitue le noyau de votre création. Comment cette « Saison sèche » a-t-elle germée en vous ?

Phia Ménard : En créant « Belles d’hier » où je demandais à cinq femmes de faire la dernière lessive afin de « ranger » l’Humanité après l’avoir lavée, essorée, expurgée du fantasme du Prince Charmant, je me suis aperçue que le sujet du patriarcat ne pouvait être épuisé si vite et que j’aurais besoin de continuer à battre le fer. Plutôt que de le dénoncer, il me fallait initier une réflexion sur les raisons pour lesquelles il devait s’effondrer en trouvant une forme qui propose une solution. Quel antidote à la maladie du patriarcat considéré au-delà de son pouvoir comme une pathologie ?

Après avoir réglé « son conte » au prince charmant, les interprètes se trouvent ici confrontées à un autre défi : comment faire s’effondrer la maison du patriarche ? Le patriarcat c’est des murs, on les a repeints et cette couche de peinture a donné la parité. Mais la parité n’est pas l’égalité. Le patriarcat en tant que maladie peut être assimilé à du salpêtre. Quand le mur est atteint, on a beau le recouvrir d’une couche de peinture, le salpêtre va réapparaître. Ces femmes vont devoir abattre la maison en train de moisir afin d’éradiquer la maladie.

Inferno : Comment les abattre, ces murs de la domination patriarcale ? En quoi la poétique de votre création est-elle « de nature » à créer le trouble salvateur pour « désenfermer » les coqs du poulailler et les poules domestiquées, assignés aux rôles hérités ?

Phia Ménard : La forme de ma proposition artistique a été pensée comme une réponse au problème posé par l’idéologie régnante incarcérant chacun(e) dans des rôles. J’ai revu « Les Maîtres fous » de Jean Rouch, où l’on voit la société des Haukas convoquer dans des rituels grotesques, sanguinolents et même sauvages, l’esprit des colons, afin de mettre à bas le colonialisme. Alors je me suis prise à rêver… Si je recréais des rituels où les interprètes iraient chercher au fond d’elles-mêmes tout ce qu’elles découvrent de leur soumission au pouvoir, les choses s’élucideraient. Le pouvoir est basé sur des apparences. On accorde le pouvoir aux hommes dès leur naissance, ainsi soit-il. Dans la construction de l’identité se pose la question de la construction des gestes de la relation à la fraternité, à la sororité (absente du frontispice), ce qui va amener les interprètes à se transformer en apprenant les gestes des hommes.

Les gestes masculins sont à considérer comme les traits du pouvoir mais ils résultent d’une construction sociale du rôle et n’ont rien d’inné, de « naturel ». Plus les interprètes vont jouer à se transformer, plus elles vont se créer des avatars, des super héros masculins qui auraient été leur(re)s si elles avaient hérité de ce sexe. Elles se construisent des avatars masculins compatibles.

Là le patriarcat relâche sa garde… Le ver est désormais dans le fruit… Dans cet espace blanc où étaient enfermées les interprètes, les murs commencent à moisir, le salpêtre apparaît, et l’espace dur intraversable va se ramollir sous l’effet du rituel de transformations. Les murs vont devenir mous, suinter, pour n’être plus que du papier fragile. L’empereur est nu et tout l’édifice s’écroule.

Inferno : Faire tomber les murs intériorisés de l’oppression patriarcale… C’est là votre manifeste artistique : « sans force et sans armure » mais avec une fragilité sans faille, donner à voir votre combat pour que la femme advienne en tant que sujet d’elle-même ?

Phia Ménard : Aujourd’hui, ce que m’intéresse dans l’art, c’est la recherche. Mon acte artistique – forme, matière, parole, geste à trouver – m’amène constamment à me (re)questionner sur les possibilités à explorer pour exprimer ce que j’ai à dire… et est-ce si important pour avoir l’audace de le mont(r)er sur scène ? Cela participe du respect profond que j’ai pour le théâtre ( la grotte ) qui est l’endroit de l’humanité où il est encore permis de poser toutes les questions.

Si le théâtre a traversé les siècles, c’est parce qu’il permet de toucher à des plaies qui n’ont pas d’autres lieux pour être dites. Je suis artiste car, comme un acte de résistance, j’ai besoin de poser des questions. Si le public est attiré dans cette grotte, c’est parce qu’il a besoin de voir de nouveaux tableaux pour questionner son imaginaire.

Ces histoires racontées viennent réveiller son besoin de croire à d’autres mondes possibles, il va se raconter de nouvelles libertés. Cet acte est ressenti comme salvateur par le spectateur à condition que nous artistes nous lui proposions ce qu’il ne maîtrise pas afin que les images viennent percuter son imaginaire. Par la magie de l’inattendu se renoue un dialogue avec l’autre, la distanciation permet de regarder les choses différemment. Les spectateurs ayant vu Vortex et L’Après-midi d’un foehn m’ont confié qu’ils ne verraient jamais plus les sacs plastique comme avant. Finalement ce regard décalé permet de faire aimer la vie.

Dans cette optique, j’espère que « Saison sèche » ouvrira la réflexion de ce dont le patriarcat est le nom… une association de malfaiteurs qui ne savent pas qu’ils sont des malfaiteurs.

entretien réalisé par Yves Kafka

Photos Non Nova / jl Beaujault

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