PARUTION : « DANSE SUR TOUTES FACES DE CE MONDE », SANS ENTRAVE

PARUTION : DANSE SUR TOUTES FACES DE CE MONDE – Didier Deschamps – Incandescences – Une collection des éditions Débats publics

Sans entrave.

A l’occasion de cette rentrée littéraire, toujours pléthorique, il est assez rare de recevoir un livre traitant de culture. Encore plus rare qu’il soit écrit par un ancien danseur qui a été aussi chorégraphe, haut fonctionnaire et est actuellement directeur de théâtre – et quel théâtre ! puisqu’il s’agit du Théâtre National de la Danse de Chaillot à Paris.

Ainsi, Didier Deschamps se lance. Il nous livre ses pensées. Il tente de « combiner dans un ordre imprévu les différents thèmes qui composent ses histoires » et, disons-le, c’est assez réussi voire émouvant.

Bien sûr, ceux qui s’attendent à une autobiographie seront déçus même si, ici et là, Didier Deschamps parle de lui, du fait qu’il a commencé la danse à dix ans, que cela fut pour lui une révélation et qu’à partir de là, et de plus en plus, il passe au tamis de cet art qu’il pratique encore, comme une discipline à son corps, tout ce qu’il approche. Une manière pour lui d’appréhender le monde.

Au fil des pages, on voit comme un hologramme se dessiner. Le portrait d’un homme né pour être discret qui va épouser des fonctions aussi exposées que Délégué à la Danse au Ministère de la Culture ou, depuis sept ans, celle de Directeur du Théâtre National de Chaillot qu’il a voulu « de la danse » ce qui, avouons-le, dans ce temple art-déco, créé par Vilar et où passa Vitez, ne manque pas de sel ni de courage…

Donc, pas de confidence sur sa vie, sur son oeuvre au point que l’auteur pousse la coquetterie de ne plus se souvenir combien ils étaient sur scène pour sa première pièce Cavalcade ! Ce livre n’est donc pas un pensum sur les oeuvres chorégraphiques créées par Didier Deschamps.

Il ne parle pas non plus de son passage au Ministère de la Culture et ce n’est donc pas un pamphlet sur la/les politique(s) culturelle(s) qu’il faut ou faudrait mener. A peine s’il évoque la Loi du 10 juillet 1989 sur l’enseignement de la danse qu’il a largement contribué à faire voter pour un peu cadrer ce domaine qu’il savait largement hétérogène.

Ce que contient ce livre, finalement, c’est l’histoire d’un homme, parce qu’il découvre la danse et qu’il la pratique, qui va s’efforcer d’imposer partout où il passe cette façon de voir et d’être au monde. Et, le fait est, c’est qu’il y parvient.

Au moment d’une presque fin de carrière, ce livre confirme, s’il en était besoin, que Didier Deschamps est un directeur atypique dans le paysage du spectacle vivant d’autant plus qu’il dirige un théâtre national.

La clé de ce personnage est d’ailleurs l’objet d’un chapitre dans le livre. C’est une attitude qui est au centre de sa philosophie de vie. Didier Deschamps prône la gentillesse. Attention, pas une gentillesse béate et naïve, car lorsqu’il a une chose à dire, il la dit, mais celle de se rendre disponible, bienveillant… et surtout d’aimer les gens avec lesquels il travaille, ceux qu’ils côtoient et croyez-moi, dans ce milieu, c’est assez rare.

Difficile néanmoins lorsque Didier Deschamps prend la parole, de ne pas aborder la danse, ce que c’est qu’être danseur.

De ce point de vue, on pourrait reprendre cet adage de Talleyrand « tout ce qui va sans le dire, va encore mieux en le disant » et parfois cela fait du bien de répéter des fondamentaux comme cette question qu’on oppose toujours à la danse : ce qu’il faut en « comprendre » ?

Là-dessus, Didier Deschamps s’emploie à réaffirmer quelques vérités. « C’est qu’il est difficile de comprendre qu’il ne faut pas chercher à comprendre. Percevoir la danse est du ressort de l’immédiat et pour saisir la singularité de ce qui arrive il faut arrêter de chercher un sens ». Il dit – voire redit – les choses auxquelles il croit et pour lui : « la danse est l’un des arts le plus immédiatement perceptible au-delà de la signification littérale ou illustrative ». Il est convaincu, pour l’avoir lui-même vécu comme danseur et comme chorégraphe, « ne sait jamais d’avance ce que peut un corps » et de citer Nietzsche qui disait « l’étonnant, c’est le corps » et paraphrasant Merce Cunnigham : « le sens d’une danse est essentiellement étranger au récit. La danse ne raconte pas d’histoires. Quand on souhaite raconter une histoire, on l’écrit ». Et de compléter « en s’obstinant à chercher à créer une histoire où tout se tient et où tout s’explique, on risque de manquer la rencontre avec la singularité délicate et féconde d’une simple anecdote ».

Didier Deschamps redit aussi ses surprises et notamment celle de la mémoire « prodigieuse » du danseur professionnel. Il espère même que quelqu’un un va se pencher sur ce phénomène où un seul être se souvient d’enchainements complexes de mouvements et de positions. Pourtant, il n’est pas tendre avec la danse : « pour ma part, je crois qu’il faut partir des possibilités anatomiques de chacun. Les séquelles douloureuses de l’exercice artistique indiquent surtout une mauvaise pratique de son art. On a voulu plaquer sur la forme singulière d’un corps une expression qui lui était extérieure et qui ne procédait pas de ses capacités. La souffrance est presque toujours le fruit du mauvais enseignement, y compris lorsqu’ils sont officiellement dispensés par les meilleures écoles d’un pays ». Tout en prétendant ne pas en être capable, il tente une définition de la danse : « je suis plutôt convaincu en réalité que toute définition de la danse ne saurait être que provisoire, que l’appréhender par des exceptions serait plus efficace pour la représenter que de chercher le domaine qu’elle semble délimiter… » et plus loin dans le livre : « s’il fallait absolument trouver une définition de la danse, il se peut que je partirais de cette intuition et de ce qu’elle laisse entendre d’inachevé ».

S’il parle de la danse, Didier Deschamps n’oublie pas où il est et aborde les spécificités du théâtre qu’il dirige. Où il se trouve d’abord et il parle avec sensibilité par exemple de son bureau qu’il considère comme « une fenêtre sur le monde », d’où il tourne son regard vers les passants et non vers la Tour Eiffel. Il pense à ce qui s’y est passé notamment il y a soixante-dix ans et la déclaration universelle des droits de l’Homme qui seront au centre d’une commémoration à venir.

Au fil des pages, une véritable nature qui a pris le parti de ne pas suive « le sens de la diagonale », ligne de fuite centrale dans la danse dont il s’amuse dans le livre, mais qu’il a empruntée pour se sortir de figures convenues, véritable ligne de force de ce livre où se révèle un être d’ordinaire discret qui reste touchant tout au long du livre. Bel exploit, belle rentrée.

Emmanuel Serafini

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