FESTIVAL D’AUTOMNE : « LA REPRISE », LA LEÇON DE MILO RAU

« La Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) » de Milo Rau – Nanterre-Amandiers, du 22 Septembre au 5 Octobre – dans le cadre du Festival d’Automne.

Le metteur en scène Milo Rau retrace ici un fait divers survenu à Liège en 2012. Une nuit froide et pluvieuse le jeune gay Ihsane Jarfi sortant d’une boîte de nuit monte dans une voiture dans laquelle trois jeunes alcoolisés cherchent des filles. On le retrouvera deux semaines plus tard dans la forêt, nu, battu à mort.

Mais là où on ne pourrait voir que la dissection d’un meurtre homophobe, Milo Rau s’attache à nous parler avant tout du théâtre dans sa globalité, de la tragédie telle qu’elle existe depuis la naissance du théâtre, de la possibilité de montrer l’abomination, de la place de l’acteur et des spectateurs dans les rouages du drame. C’est au travers d’un travail de plusieurs années que le metteur en scène livre ses « Histoires du théâtre ». Dans cette première histoire, Milo Rau et ses comédiens s’interrogent sur la place de l’acteur, à partir de quand devient-il un personnage ? Comment jouer l’extrême ? Quel rôle est-il donné aux spectateurs ?

Suite à l’assassinat du jeune Ihsane Jarfi, le comédien Sébastien Foucault assiste au procès et prend un nombre incalculable de notes et croquis, griffonne des petits carnets comme obsédé par ce crime homophobe absurde et à l’évidence perpétré sans mobile sérieux, juste une petite phrase dite par la victime à l’arrière de la voiture. A partir d’un travail à la scène Milo Rau nous décrit l’horreur de l’affaire et de l’enquête policière sans s’attarder sur une quelconque analyse psychologique, les avis des protagonistes sont d’ailleurs assez divergents pour ne pas sombrer dans une analyse hasardeuse. Il est davantage question de croiser les points de vue, celui des personnages, celui des comédiens, du metteur en scène et in fine celui des spectateurs sur la possibilité de montrer l’horreur et la tragédie au théâtre, sur la faculté des spectateurs à être partie prenante de l’horreur ou à savoir y mettre fin de façon volontaire.

En ouverture, l’immense comédien Johan Leysen pose les questions essentielles que doit se poser tout comédien ou même spectateur : à partir de quand est-on le personnage ? Comment jouer ou cesser de jouer ? Le spectacle débute alors par la reconstitution du casting et le travail avec deux comédiens amateurs que l’on retrouve effectivement dans la production. Le climat devient trouble dès les premières minutes, les deux amateurs tout comme les professionnels jouant leur propre rôle.

La projection vidéo en faux direct, sans être trop intrusive, ajoute à la confusion. Faux direct dont Milo Rau use tout au long du spectacle en plongeant toujours un peu plus les spectateurs dans le doute et la multiplicité des points de vue sur cette tragédie de la crasse bêtise qui se déroule inexorablement sous les yeux d’un public médusé.

Mais même si le metteur en scène dissèque, observe, donne des points de vue, pose des clés, il n’ouvre jamais de portes sur un semblant de vérité ou sur une quelconque analyse du pourquoi de ce crime odieux. Il décrit avec simplicité l’innommable, nous montre ces trois idiots alcoolisés, ces trois jeunes qui passent d’un rôle d’humain à celui de bêtes entre deux anniversaires en famille. Il y a là quelque chose qui touche à l’essence même de la tragédie au théâtre, une pelote de fil se déroule inexorablement sous nos yeux et ni les personnages ni les spectateurs ne peuvent comprendre la raison de cet abîme de souffrance et de violence. On ne peut qu’observer et cela en devient lourd, pesant, puissant.

Milo Rau s’interroge sur son travail de metteur en scène et sur celui des comédiens face aux obsessions, aux doutes et aux peurs mais entraîne avec lui toute la salle suspendue à ces réflexions. La scène de pure violence gratuite et, plus tard, celle durant laquelle le comédien Tom Adjibi, seul sur scène, chante du Purcell avec le jeune comédien Fabian Leenders dansant autour de lui sur son « Clark » laisse tout le monde KO, entre espoir et désespoir, entre vérité et pure fiction théâtrale. Le public retient son souffle durant tout le spectacle et offre un triomphe à ce fabuleux travail et à ces merveilleux comédiens, conscient d’avoir assisté à un très beau moment de théâtre.

Pierre Salles
Vu au 72e Festival d’Avignon, juillet 2018

Photo Hubert Amiel

Comments
One Response to “FESTIVAL D’AUTOMNE : « LA REPRISE », LA LEÇON DE MILO RAU”
  1. CultURIEUSE dit :

    Oui, la puissance de cette pièce laisse pantois et son empreinte est indélébile.

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