« LA CHUTE DES ANGES » : AU FAB TOUT FINIT EN POESIE…

« La Chute des Anges » Raphaëlle Boitel / Compagnie L’Oublié(e), mise en scène et chorégraphie Raphaëlle Boitel, musique Arthur Bison, 23 et 24 octobre au Carré Colonnes / « Poem of a Cell, Triptych of Love and Ecstasy » Installation sonore et tryptique vidéo par Stefan Winter, 24 octobre au Rocher de Palmer / dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole (FAB 5 – 24 octobre).

« La Chute des Anges »,  » Poem of a Cell » : au FAB, tout finit en poésie…

Pour conclure sa troisième édition signée par le très remarqué focus consacré au Flamand Jan Fabre mais aussi par de belles découvertes internationales (Baxter Theatre Centre / Afrique du sud ; Pietro Marullo / Belgique – Italie) et de Nouvelle-Aquitaine (Collectif Crypsum ; Catherine Marnas), le FAB programme deux spectacles où la poésie des corps en mouvement fait écho à celle visuelle et sonore d’une installation mêlant paysages sonorisés et créations vidéo.

« La Chute des Anges » de Raphaëlle Boitel introduit d’emblée dans un espace-temps hors réalité, dans lequel les « humains » ne sont plus que des pantins aux gestes désarticulés. Se balançant accrochés à des cintres au rythme d’une musique répétitive, ils s’effondrent sur eux-mêmes, se relèvent vivement suivant les à-coups des filins qui guident leurs mouvements donnant à voir de très beaux tableaux de camaïeux de noirs dont la chorégraphe joue avec subtilité pour créer une atmosphère étrange convoquant celle des « outrenoirs » de Pierre Soulages. Lorsque l’un d’entre eux arrive à se délivrer de ses amarres en se défaisant du pardessus qui l’entrave, il est très vite rattaché au crochet suspendu par un semblable veillant à ce que l’ordre régnant ne soit aucunement perturbé par une initiative intempestive. Et lorsqu’ils parviennent à s’affranchir des fils qui les téléguident, faisant cette fois-ci « corps avec le sol », ils n’en perdent pas pour autant leurs démarches saccadées tant le conditionnement opère encore, même à distance. La musique s’affole tout comme les corps parcourant en tous sens le plateau, comme affolés par cette récente liberté qu’ils éprouvent.

Parmi eux une jeune-femme, le visage nimbé de lumière, se distingue des autres plongés dans l’ombre. Agenouillée, le regard exalté dirigé vers les coulisses, elle semble entretenir un étrange dialogue avec « l’extérieur », ce qui inquiète au plus haut point ses congénères qui, effrayés, tentent de l’en détourner… L’allégorie de la caverne que l’on doit à Platon semble ici avoir inspiré la conceptrice du projet tant les analogies avec la pensée du philosophe sont « parlantes ». En effet, enfermés dans cet espace confiné privé de lumière, ces pantins ne connaissent de l’existence que leurs ombres projetées par la seule ampoule se balançant elle aussi à un filin. Aucun son articulé ne leur parvient et ils n’en émettent aucun tant leur entendement est à l’unisson de la lumière noire qui les entoure. Aussi, lorsque l’une d’entre eux ose regarder vers la lumière blanche brillant au dehors et s’en trouve « éclairée », cet acte – de nature à donner accès aux merveilles du monde intelligible – ne peut être supporté par le reste de la communauté asservie aux dogmes d’un obscurantisme totalitaire. L’accès à la vérité émancipatrice est vécue comme une trahison passible du plus grand châtiment.

Suivent les contorsions des créatures fortement perturbées « en tous sens » par ce qu’elles ont entrevu d’un ailleurs autre que le monde dystopique qu’était le leur jusque-là. Comme s’il avait suffi du grain de sable d’une innocente égarée, sorte d’ange touché par la grâce, pour que l’équilibre construit soit remis en cause ouvrant sur d’autres espaces. Ainsi les mouvements circassiens autour d’une gigantesque poutre aérienne et d’un mât chinois évoquent-ils l’exaltation frénétique à l’œuvre en chacun. « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux – L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux » écrivait en son temps Lamartine. Ici et maintenant, c’est l’ange descendant du ciel qui rend aux hommes leur humanité perdue.

De belles chorégraphies s’inscrivant dans une scénographie aux noirs travaillés font de cette performance poétique aux intentions philosophiques perceptibles un moment sensible, même si – peut-être – dans la dernière partie les prouesses des exercices circassiens « prennent le pas » sur la force émotive de la proposition.

« Poem of a Cell » de Stefan Winter se présente comme une expérience mobilisant les sens pour transporter – pour peu que l’on s’y laisse prendre – dans un univers zen aux vertus planantes. Sur trois immenses écrans juxtaposés en fond de scène, sont projetées des vidéos à forte valeur esthétisante. Tournées en plans séquences, elles offrent de saisissants tableaux picturaux vivants dévoilant des visages-paysages sollicitant l’imaginaire désirant. Alors que nos yeux sont fascinés par leur beauté sauvage, des poèmes d’amour sensuel (« Song of Songs » de Tanakh, « The Flowing Light of the Godhead » par Mathilde de Magdebourg et « Unity with the Divine » par Rabi’a of Basra) sont distillés à nos oreilles, accompagnés par une quinzaine de musiciens qui en live interprètent des morceaux choisis adaptés de Gabriel Fauré, Joseph Haydn, Gustav Mahler, Wolfgang Amadeus Mozart ou encore d’Antonio Vivaldi.

Une invitation au voyage au cœur de l’amour et de l’extase – divins – où la femme occupe une place essentielle. De quoi être séduit si on s’abandonne sans retenue… sans pour autant se laisser anesthésier par le format de plus de deux heures de cet « objet poétique » sans équivalent.

Une façon douce de conclure ce festival plus qu’animé.

Yves Kafka

Images : « La Chute des anges » de Raphaëlle boitel – Photos copyright the artist

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