« THE WAY SHE DIES », LE TG(v) STAN D’ANNA KARENINE

« The way she dies », texte Tiago Rodrigues, création tg STAN et Teatro Nacional D. Maria II / TnBA, du 16 au 19 avril 219.

Si Anna Karina, égérie de Jean-Luc Godard et icône des sixties, est inscrite dans la mémoire des cinéphiles contemporains, Anna Karénine, personnage de papier sorti en 1877 de l’imaginaire de son créateur russe, Léon Tolstoï, auquel – selon les dires du romancier – elle échappera pour lui imposer sa destinée, l’est à jamais dans toutes les mémoires. Sans nul doute que son existence de femme vivant son désir de liberté et sa fin tragique – tourmentée par ses amours, elle se précipitera sous les essieux d’un train – ne sont pas pour rien dans ce destin littéraire hors norme tant il parle à l’imaginaire collectif.

Près d’un siècle et demi plus tard, c’est sous les auspices de tg(v) STAN qu’elle revit éperdument, créant un vent de folie addictive sur le plateau où, à deux époques différentes, deux couples, l’un portugais, l’autre flamand, s’en emparent à bras le corps, embrassant sa prose à pleines bouches, pour tenter d’y voir plus clair dans leurs existences au bord de la crise de nerfs. La lecture de cette fiction du XIXème siècle fonctionnant comme un miroir prédicteur – « Miroir, Ô mon beau miroir… », – aura-t-elle le pouvoir de les sauver du délitement qui les guette ou, au contraire, contaminera-t-elle leur existence pour la faire « correspondre » avec celle de l’héroïne de Tolstoï ? Quoi qu’il en soit, au-delà des années qui les séparent (1877, 1967 et 2017), les quatre acteurs et leur modèle se retrouveront réunis pour nous conter le destin d’Anna inscrit dans la ligne de vie du roman, dont la lecture d’extraits « soulignés » par la mère de l’un d’eux scande le jeu des comédiens qui s’y réfèrent continûment comme des yeux rivés sur le métronome donnant le précieux tempo.

Avec une belle liberté – ce n’est ni l’original, ni une adaptation mais une inspiration du roman originel -, s’affranchissant des deux autres couples tolstoïens formés par Kitty-Lévine, et Dolly-Oblonski, mais dans le droit fil des destinées d’Anna Karénine, de son mari délaissé Alexis Karénine, et de son amant le comte Alexis Vronski, Tiago Rodriguès imagine deux couples contemporains – l’un vivant à Lisbonne en 1967 et l’autre à Anvers en 2017 – dont les existences apparaissent entièrement modelées par le livre phare, lu et relu sur scène.

Si Fernando Pessoa – autre Portugais de Lisbonne – écrivait « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », Tiago Rodrigues (pour le texte) allié à tg Stan (pour le jeu) corrobore en tous points la pensée de son compatriote lisboète, le mari délaissé allant jusqu’à attendre d’avoir terminé la lecture du roman pour pouvoir dire à sa femme ce qu’il doit penser de la situation réelle qu’elle lui fait vivre ici et maintenant. La preuve est ainsi administrée que l’antienne selon laquelle l’art copierait le réel, ou du moins s’en inspirerait, n’est que pure vue de l’esprit… D’évidence c’est le réel – placé sous la coupe du premier – qui est assujetti à l’art.

D’emblée, dans une longue tirade criante de vérité, tout droite inspirée par le personnage d’Anna Karénine qu’elle porte en elle, la femme d’Anvers incarnée par Joliente De Keersmaeker dit posément son désamour à cet homme – Franck Vercruyssen – dont elle partage depuis bien trop longtemps l’existence. « Je ne ressens plus le besoin de sourire quand tu souris. Je n’ai plus peur d’être heureuse, je n’ai plus peur et honte de l’être. Je ne sens plus cette force qui me liait à toi, je ne suis plus liée à toi ». A la scène suivante, c’est la jeune femme de Lisbonne – jouée par Isabel Abreu – qui s’emploie à apprendre le français dans le livre de l’auteur russe. « Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon », répète-t-elle à l’envi sous le regard interloqué de son compagnon – Pedro Gil – se doutant qu’il y a là anguille sous roche. L’une et l’autre de ces deux femmes mises au contact d’Anna – être de papier – contractent devant nous le virus de la liberté.

Quant au mari d’Anvers 2017, délaissé par sa compagne, il entretient avec sa mère disparue – la jeune femme de Lisbonne 1967 (là il est vrai que l’on peut un instant s’y perdre…) – un dialogue continu pour lui confier que seul lui reste comme remède à sa solitude le livre de Tolstoï, souligné par ses soins. Et c’est en relisant assidûment les extraits mis en exergue – « Lire tout ce que ma mère a signalé. Mon temps n’appartient qu’à ce livre » – qu’il compte trouver réponse aux problèmes de son existence présente. Parallèlement à ces « lectures », viennent s’insérer – un peu comme des bulles dans des vignettes de BD au contour tremblé – des saynètes extraites de la réalité traitée comme un roman… Les scènes du train nommé désir, les passages à table vécue comme le lieu de répit où les appétits se focalisent sur la chair sans tabou, le moment de bravoure de l’oreille que l’on aime seulement dans sa perfection et que ne peut trahir le sentiment d’amour – « On a vécu des histoires avec cette oreille. Si l’oreille à côté de vous ne vous inspire plus rien, allez jusqu’au bout… La preuve du désamour, c’est lorsque l’oreille n’entend même plus le murmure d’un ‘’je ne t’aime pas’’ glissé en son creux ».

Ainsi chacun cheminera au gré du destin d’Anna Karénine et de ses amours assumées. Comme le fera plus tard celle d’Anvers, la jeune femme de Lisbonne qui prenait plaisir à enfermer l’héroïne russe au creux d’elle-même, la sentant « faire les cents pas en elle », prendra in fine un amant belge – parlant le français – et annoncera avec une franchise désarmante à son mari : « Oui je suis amoureuse. Je n’en étais pas sûre jusqu’à ce que tu me le demandes. C’est devenu réel en te le disant ». Et, à lui qui lui oppose qu’il se noiera si le projet de la maison à peindre avant de l’habiter avec elle tombe à l’eau, l’implorant alors de le sauver, elle répondra, lucide : « Si je te sauve, nous nous noierons tous les deux ». Le dialogue qui suivra est un morceau d’anthologie sur l’idée du bonheur. Ainsi, à lui encore qui a connu naguère les affres de la guerre en Angola et pour qui le bonheur se résume à survivre dans un bonheur « aménagé », elle répondra, clairvoyante : « Repeindre la maison tous les deux ans, c’est ça le bonheur ? ». Et lorsque, à bout d’arguments, il lui demandera, éploré « Reste et tu verras que j’ai raison », elle opposera, déterminée « Je préfère me tromper ». L’exemple délivré par la littérature supplantant en elle la « réalité raisonnable » qui lui est opposée.

Des feuilles couvertes de mots voleront, animées par un ventilateur géant posé à vue qui les transformera en flocons de neige recouvrant les amants enlacés et l’amant, extrait du livre – on pense alors au héros de « La Rose pourpre du Caire » de Woody Allen -, rencontrera le mari trompé dans une fantasmagorie où l’illusion déborde là encore le réel vécu. Accepter d’être naufragé, nager dans ce livre sans y trouver de réponses mais des questions à se formuler, telle est la conclusion du mari d’Anvers au terme de sa lecture car – et c’est souligné dans le roman légué par sa mère – « Anna arrive à la gare et je sais qu’elle va mourir. Tantôt un mot qui illumine le monde, après on retourne à la pénombre. On sait qu’elle meurt, mais comprendre comment elle meurt… ». Anna sort « effectivement » du train avec les autres passagers et se souvient du jour où elle a rencontré dans cette même gare son amant et où un homme gisait là, écrasé sur la voie. Elle ne quitte pas des yeux le wagon qui approche… Et les quatre comédiens non plus qui – comme un chœur grec commentant l’action – incorporent la scène pour la donner à voir autant qu’ils se l’approprient.

Comme à leur habitude, les quatre comédiens du collectif tg STAN – affichant leur ADN dans l’acronyme de Stop Thinking About Names qu’ils se sont donné en guise de nom – pratiquent un théâtre résolument ouvert aux surprises liées à la singularité de chaque « re-présentation ». Tout, du costume à l’éclairage, en passant a fortiori par la mise en jeu, résulte chez eux de la mise en commun des ressources de comédiens souverains, créateurs et interprètes, modulant chaque soir leur jeu en fonction des circonstances. D’où l’impression sur le plateau d’une vie en continuelle effervescence qui s’invente beaucoup plus qu’elle ne se « répète ». D’où peut-être parfois aussi l’impression d’une certaine confusion, tant la vitesse époustouflante des répliques en flamand, portugais et français se croisent et se recroisent dans un tourbillon exaltant pouvant, vu le rythme endiablé, procurer un vertige. Cette fougue n’exclut cependant jamais le respect du texte initial, un très bel écrit du talentueux directeur du Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne, Tiago Rodrigues – à qui l’on doit les fabuleux « By Heart » (à partir du « Sonnet 30 » de Shakespeare), « Bovary », « Antoine et Cléopâtre » – se nourrissant de littérature pour inspirer ses propres créations.

Anna Karénine, le personnage exaltant du roman éponyme de Tolstoï, focalisant les amours littéraires de Tiago Rodrigues et plaçant littéralement sous son charme les audacieux comédiens de « The way she dies », impose de bout en bout sa présence tutélaire pour faire de ce moment théâtral, exceptionnel en tous points, un tourbillon de mots performatifs. Pris dans ce cyclone où dire devient le synonyme de faire, et où la fiction littéraire prend l’ascendant sur le réel qu’elle submerge, « sa façon de mourir » a valeur de viatique pour aborder l’existence tant la vie tout entière semble contenue dans ces situations « romanesques » plus réelles que nos histoires qui ne décollent pas.

Yves Kafka

Photos Filipe Ferreira

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