JOSEF ALBERS AU CENTRE POMPIDOU

JOSEF ALBERS, L’ART DE MANIER LES COULEURS

La  Galerie d’Art Graphique du Centre Georges Pompidou abrite  jusqu’au 30 avril 2012, une exposition monographique de l’artiste allemand Josef  Albers (né en 1888 et décédé en 1976). Artiste enseignant et théoricien, il a  participé aux fondements de l’abstraction géométrique en Allemagne dans les  années 1930, ainsi que de l’art optique dans les années 1950 (il a exposé à la  galerie Denise René en 1957) en Europe et a, grâce à ses recherches axées sur la  couleur, influencé les figures majeures de l’art minimal et de l’art conceptuel  des années 1960 aux Etats-Unis. À Paris sont visibles plus de quatre-vingts  peintures sur papier qui n’avaient jusque-là jamais fait l’objet d’une  présentation spécifique. L’exposition est itinérante, elle est partie  d’Allemagne, a déjà traversé le Danemark, la Suisse, le Portugal, est  aujourd’hui en France et terminera son chemin aux Etats-Unis. Ces peintures sur  papier constituent une série d’études préparatoires pour la réalisation de la  série intitulée Homage to Square (« Hommage au Carré »), un travail expérimental initié au début des années 1950  qu’il a poursuivi et développé jusqu’à sa mort.

Sur le chemin de la  couleur

Au départ, malgré une passion pour la création transmise  par ses parents, Josef Albers se destine à l’enseignement général, il suit une  formation de 1905 à 1908, pourtant la visite d’une exposition à Munich lui  permet de se confronter aux toiles de Cézanne, de Braque et de Matisse. Une  rencontre vécue comme un véritable choc esthétique qui le conduit vers des  études d’art à Berlin, puis à l’Ecole des Arts Décoratifs à Essen. Rapidement,  il pratique et enseigne au sein d’ateliers. Il intègre le Bauhaus en tant  qu’étudiant en 1920 et y enseigne en tant que Maitre d’atelier dès 1923, et ce  jusqu’en 1933. Très vite il entretient une relation singulière aux matériaux (le  contact avec leurs textures, leurs contraintes, leurs apparences, et leurs  possibilités), aux formes géométriques et aux couleurs, trois propriétés qui  forment la base de sa démarche. Sous l’égide d’Itten, il s’initie à la peinture  sur verre et renouvelle l’art du vitrail jouant ainsi des propriétés du matériau  : géométrie, lumière, couleur et effets dus à la transparence et à l’opacité  sont conjugués. En 1968, il a dit : « Je n’ai pas enseigné l’art, j’ai enseigné  la philosophie. À travers la technique, pour moi c’est un grand mot, Je n’ai  jamais enseigné la manière de peindre. Tout ce que je faisais était d’amener les  gens à voir. […] Et cela signifie apprendre à voir. À la place d’enseigner l’art  et la peinture j’ai essayé de développer la pensée, l’observation et la vue – d’articuler ce que nous voyons, non seulement visuellement mais aussi  verbalement.»[1] Voir, toucher, manipuler, assembler,  comprendre, tels étaient ses préceptes. Ainsi, il est devenu une figure  incontournable de l’équipe enseignante et artistique du Bauhaus, où il a, avec  Paul Klee, Johannes Itten et Vassily Kandinsky, déployé une importante réflexion  plastique, théorique et scientifique sur la couleur.

En 1933, Le Bauhaus est brutalement fermé sous les  ordres d’Adolf Hitler. Parce que l’art produit dans cette école d’un nouveau  genre, ne correspondait pas aux critères nationalistes-fascistes, les artistes  sont jetés dehors, leurs œuvres sont détruites ou dispersées. Beaucoup ont  quitté l’Europe pour rejoindre les Etats-Unis. Josef Albers, accompagné de son  épouse, Anni Albers, s’installe en Caroline du Nord et intègre une nouvelle  école : Le Black Mountain College.  L’établissement qui se révèle être une université expérimentale a vu le jour en  1933 et portait des valeurs liées à l’alternative, au retour au manuel, au  travail collaboratif, aux pratiques radicales et à l’expression des singularités  (techniques, théoriques et plastiques). Là, Josef Albers poursuit l’enseignement  qu’il avait entamé en Allemagne et retrouve l’esprit, la dynamique et les  problématiques impulsées par le Bauhaus.

Je n’ai construit aucune théorie. J’ai seulement essayé  de développer des yeux sensibles. Et j’ai essayé d’atteindre cela en établissant  des relations de couleurs distinctes – comment s’influencent-elles entre elles ?  Elles changent en lumière et en intensité, en transparence, en opacité ? Comment  se changent-elles entre elles dans toutes ces différentes directions ? […] La  couleur nous amuse, elle nous trompe, elle nous déçoit. [2]

Homage to the Square – Hommage au Carré

L’exposition parisienne concentre plus de quatre vingt  peintures à l’huile sur papier, chacune est construite et composée selon une  méthodologie précise : au moyen de quatre carrés imbriqués des uns dans les  autres, il a formulé une multitude de combinaisons chromatiques toutes plus  audacieuses et originales. Il s’agit là d’un travail produit sur une trentaine  d’années, auquel l’artiste a consacré toute son énergie. Certaines sont très  abouties, d’autres forment des cahiers-nuanciers, où les notes écrites de  l’artiste sont apposées à même les plages de couleurs. Nous y observons  également une réflexion sur les textures, la densité, l’intensité matérielle et  chromatique et la lumière. Alors que nous étions habitués à une œuvre aux  accents parfaits, à la géométrie millimétrée et aux aplats de couleurs sans  faute, l’exposition nous montre une autre facette de son œuvre. Elle nous fait  entrer au cœur du processus de création, du laboratoire d’Albers. Chaque  peinture sur papier est une nouvelle étape du projet final. Les couleurs froides  côtoient les plus chaudes, un pourpre intense encercle un bleu azur, le gris se  frotte à différents tons orangés, les carrés recèlent des camaïeux de rouges et  de verts, les couleurs célestes se fondent aux couleurs terrestres etc. Au plus  grand bonheur de nos yeux, toutes les associations sont permises. Les études  sont réjouissantes, rafraîchissantes et déconcertantes parce qu’elles  parviennent par la géométrie et la couleur, à nous émerveiller. Son étude  plastique a aussi donné lieu à une publication théorique, Interaction of Colors, en 1969 (paru en  français en 2008, L’Interaction des  Couleurs, Hazan, 2008) où il développe ses recherches, ses constats et ses  positions.

Nous  devons savoir que nous possédons deux manières de voir. Par exemple, lorsque  nous sommes à l’intérieur une partie de la rétine est activée tandis qu’une  autre est activée lorsque nous sommes dehors. [Tout est différent] si nous  sommes dans une lumière chaude ou une lumière froide, une lumière intense ou une  lumière basse. Notre œil est une machine tellement  magnifique.[3]

Il est important d’ajouter que lorsqu’il arrive avec  Anni Albers, aux Etats-Unis, le couple en profite pour voyager et aller à la  rencontre des cultures sud-américaines. Ils se rendent ainsi au Mexique, au  Pérou ou encore à Cuba. Des voyages qui ont fortement marqué leurs pratiques  respectives. Ils se sont imprégné des arts vernaculaires (tapis, poteries,  sculptures, architecture etc..). et ont particulièrement retenu les motifs  géométriques et les couleurs chaudes et vives. Grâce à leur formation au  Bauhaus, le couple n’était pas formaté par une hiérarchie traditionnelle des  arts, qu’ils pensaient galvaudée et trop étroite. L’art et l’artisanat se  confondent dans leurs démarches respectives. Ils ont ainsi constitué une  importante collection d’artefacts des cultures avec lesquelles ils ont dialogué.  Ce partage a influencé son rapport à la couleur et a permis l’élaboration des  associations audacieuses présentes dans la série Homage of The Square. Celle-ci  représente une formidable synthèse de l’ensemble de ses recherches (couleur – géométrie – matériau). Elle recèle les différentes facettes de son œuvre : de  son travail peint, aux vitraux, en passant par son attrait pour les cultures  extra-occidentales.

Influences sur la création  contemporaine

Josef Albers a joui de son vivant d’une aura auprès des  artistes déjà confirmées et des plus jeunes, soit en tant que plasticien soit en  tant qu’enseignant. En 1971, il est le premier artiste à avoir bénéficié d’une  rétrospective de son vivant au MOMA à New York. Son influence était donc  particulièrement notable. Ses recherches sur la couleur, la géométrie, les  effets d’optique, ainsi que sur les cultures vernaculaires, ont certainement  participé au développement des pratiques artistiques d’artistes comme Ad  Reinhardt, Barnett Newman, Donald Judd, Dan Flavin, Franck Stella, Richard  Serra, Robert Ryman ou encore Sol LeWitt. Sa position radicale par rapport aux  matériaux, aux formes et aux couleurs lui a donné ce statut à la fois de  pionnier et de moteur pour toute une génération d’artistes en devenir. Josef  Albers s’est fait le passeur d’une Avant-garde à une autre.

Julie Crenn

Exposition « Josef Albers en Amérique » – Peintures sur  papier, du 8 février au 30 avril 2012, au Centre Georges  Pompidou.

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.centrepompidou.fr/

Voir la vidéo  :http://www.dailymotion.com/video/xoyger_josef-albers-en-amerique-du-8-fevrier-au-30-avril-2012_creation?start=126#from=embediframe.

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.albersfoundation.org/


[1] Entretien  avec Josef Albers. Disponible en ligne : http://www.aaa.si.edu/collections/interviews/oral-history-interview-josef-albers-11847.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

Visuels : 2. Color Study for Homage to the Square,  Platinum, not dated / Oil on blotting  paper /   29.5 * 29.6 cm /  The Josef and Anni Albers Foundation,  Bethany (con), ©Adagp, Paris 2012

1. Study for Homage to the Square : Night Shades (Galerie  Enise René), ca. 1964 / Oil on blotting  paper / 29.5 * 29.6 cm / The Josef and Anni Albers Foundation, Bethany (con), ©Adagp, Paris 2012

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