BANDITI DELL’ ARTE / RETROSPECTIVE GERHARD RICHTER : DEUX APPROCHES, DEUX MANIERES D’ENGAGER -OU PAS- L’ART

Exposition « Banditi dell’ arte » / Halle Saint Pierre / jusqu’au 06/01/2013 / Rétrospective Gehrard Richter / Beaubourg.

La notion d’art populaire est une muse en déroute. L’art populo qui, grotesquement se montre, ne vaut pas tripette : il est ce que tout le monde voit d’emblée. Si chacun est libre de s’exprimer, il n’en est pas moins concluant que cet impératif ne touche évidemment pas les classes plus que dangereuses, défavorisées à l’extrême, rendues sans visage.

L’exposition téméraire montée par la Halle Saint Pierre, lieu municipal d’investigation parisien de plus en plus signifiant, concerne les travaux décoffrés de personnes internées. A la fois extrêmement élaborés et soignés ou le fruit et la traînée d’un incendie intérieur. Le seul recours anthropologique ne peut suffire pour parler des oeuvres qui éblouissent la nuit coercitive. Enfermés dans des musées ou des rituels qui leur extorquent leurs dernières forces, les pensionnaires des institutions psychiatriques et carcérales italiennes font preuve, sont preuve vivante, de l’irrémissible pression qui les pousse à créer. Tissus de procession cousus par des mains de fée qui rappellent les oriflammes des contrades de Sienne pendant le Palio où chaque quartier défend ses couleurs. Graphisme pauvre ou particulièrement bariolé. Le fait de les avoir recueillies et assemblées sans discours plombant est à souligner.

La subtilité des deux commissaires a été de constituer un orphéon de misères et de gloires. La catégorisation d’artistes de métier ne marche pas là : les pénitents sont drôles, ils ne se prennent pas au sérieux, le sont tellement à l’instar des enfants qui ne font jamais faute que, du métier d’artiste patenté, ils n’en ont que faire.

Le Léviathan Gehrard Richter qui, parallèlement, occupe le 6é étage de Beaubourg démontre avec violence le maintien de la dichotomie entre un art totalisant polymorphe (le démiurge excelle dans plusieurs champs) et une pratique assidue de la discorde au sens de Hölderlin.* Que, dans la même capitale du tourisme culturel se tiennent simultanément deux expos, l’une d’un géant du marché de l’art qui écrase et abrase les modalités de la réception -la critique n’a aucun sens là, il n’ya rien à redire- et l’autre de noms sans visage dont nous n’avons que les bois flottés, les signes du sémaphore d’une débâcle psychique, cela prouve l’ère de libéralité.

La confrontation ne se veut pas une figure de style. Le marché de l’art ne s’intéresse pas aux figures pauvres, les rescapés feraient mieux de la boucler : ils n’oeuvrent pas à la construction d’une oeuvre, ne hantent pas les mausolées de l’intronisation de la grandeur.
Sont profondément discordants les travaux des artistes peu férus de contemporanéité. Les signes émis ne visent pas à l’émotion ou au surgissement d’un trouble, ils sont trace d’une inépuisable infortune. Ce qui se fait, ce qui est à faire, peu leur chaut. La brutalité de leur condition -de leur inclusion dans un autre monde- fait qu’aucun expédient ne sera déployé.

Le défaut avec la trop grande maîtrise, c’est l’extrême beauté de la réussite de l’exécution. On retrouve cette excellence éhontée avec l’expo restrospective de G.Richter. Tout est trop beau, tout est trop dit. Aussi impressionnant que Goethe, il fait jouer les grandes orgues et, de chaque support, il attente à sertir un capo di opere, au chef d’oeuvre. Rutilance des couleurs, caractère hyperopérationnel et hypnotique des glissendi de couleurs laquées, impeccable démonstration d’un savoir penser de la culture de la peinture qui nous expédie en poste restante avec port dû une sacrée part de l’histoire contemporaine de l’art.

Toujours avec Richter ce sentiment de trop en faire, de remplir le tombereau des esthétiques. Touche à tout, omniscient, il ne se laisse jamais dérober le monopole de l’expérience de la chose exécutée. En clair, il sait toujours où il va, assume l’hégémonie de soixante ans de divers appareillages : formats, techniques qui se divisent en deux grands blocs : la peinture de photos ou d’après photo et les immenses lavis gras dotés d’une couleur de paon phosphorescente et flashy. L’indétrônable besoin de plaire, de rincer l’oeil, a assis son succès international : on ne peut en dire du mal, se dédire.

Avec cet artiste, c’est l’apothéose du démiurge, artiste européen polyphonique qui a visé et obtenu la gloire internationale et son copyright.

Exactement l’inverse des banditi dell’ arte. Chez Richter, ce qui est originel est renvoyé dans les limbes de la préhistoire : aucun geste artistique ne peut oublier d’être savant chez lui. La maniaquerie minutieuse est supplantée par la ruse, le métier lui permet de brasser les techniques et de les tendre. La magie, conspuée et rendue ridicule, nous fait aimer davantage le cochon appareillé de Firenzo Pilia ou admirer les portraits pop électrifiés de Pier Luigi Cortesio.

Un trouble certain dans la salle réservée au collectionneur de pierres à encoche : non seulement david (même sans sa fronde) ne révèle pas ses sources d’approvisionnement mais, d’après les photos, il semble serein, un ingénieur en hydraulique ou un pêcheur à la mouche. Pas une pierre ne ressemble à une autre. Sur l’infime variation qui sépare un coquillage d’un autre, il reste intransigeant dans une dépendance à la série.

On comprend pourquoi l’Arte Povera, un art aux moyens rudimentaires, s’est développé à la base en Italie.

Emmanuel Loi

* chez Hölderlin, haine et discorde se partagent la posture de l’homme affronté aux éléments; l’impossible réconciliation avec la nature lui fait célébrer plusieurs chants.

Visuel : Fiorenzo PILIA – Jardin fantastique à San Sperate en Sardaigne/ © Fiorenzo PILIA / halle Saint-Pierre

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