ETANT DONNES : LA POUPEE VIOLEE DE JAN FABRE SELON MARKUS ÖHRN

 

ETANT DONNES / Jan Fabre/Markus Öhrn / 27 novembre-2 décembre 2012 / T2G / Gennevilliers.

Autour de l’œuvre si énigmatique de Duchamp, Jan Fabre a écrit « Etant donnés » en 2000, cette pièce faisant suite au monologue « Elle était et elle est, même » écrite en 1975.

Tout était derrière des portes. Elles détenaient les fausses apparences, le temps et la réalité. Il fallut attendre 1968 après la mort de Marcel Duchamp pour que le public découvre sa dernière installation : « Etant donnés : 1°la chute d’eau 2°le gaz d’éclairage ». Deux petits trous sur une porte permettent au visiteur d’observer une femme nue, dont il lui est impossible de voir la tête. Elle est couchée sur un lit de feuilles et de brindilles avec un paysage de montagne à l’arrière plan. Ce personnage est l’image érotique d’une femme, probablement violée et abandonnée à la mort. Elle reflète une forme pornographique d’une extrême violence. Dans sa main, une lampe à gaz rougeoyante dont le rayonnant renvoie au désir érotique.

Les derniers assemblages de cette installation auraient eu lieu au 108 East 11th Street, pièce rendue totalement invisible au monde de l’art. Seul Teeny Duchamp, aurait pu connaître le lieu de cette ultime installation. Car lorsque Duchamp évoquait la façon dont il occupait sa retraite, il était « heureux de faire croire qu’il avait renoncé à l’art pour jouer aux échecs, qu’il ne faisait pratiquement plus rien d’autre, et qu’il n’était plus ainsi qu’il le disait lui-même, qu’un « respirateur » ». Paul Matisse souligne l’aspect inavouable de cet acte et voit là une liberté et une nécessité sans précèdent dans l’œuvre de Duchamp, car il su préserver pour lui seul avec cet assemblage un espace hors d’atteinte*.

Markus Öhrn, invité par le T2G à interpréter « Etant donné »s, choisit d’associer au texte de Jan Fabre le dispositif pornographique de casting couch pour montrer, à l’aune de la pornographie, l’extrême violence que peut engendrer le regard masculin vis-à-vis d’une certaine forme d’exposition du sexe féminin. Cette critique s’adresse en particulier à Jan Fabre et à la manière dont il réduisit sa muse de l’époque, Els Deceukelier, en la faisant dialoguer avec son vagin.

Au commencement est la vidéo chez Markus Öhrn. Elle montre Nadine Dubois assise sur un canapé passant un casting devant ses futurs bourreaux. Markus Öhrn joue au directeur de casting et lui propose un rôle dans la prochaine pièce de Jan Fabre intitulée « Etant donnés ». Après des présentations succinctes, le désir du directeur de casting se fait très vite entendre : voir Nadine Dubois nue, devant la caméra et abuser d’elle sexuellement. Un noir plein s’installe et un chronomètre rongeur de temps apparaît. Ce sont les deux minutes laissées par Markus Öhrn au public. Le spectateur devrait quitter la salle pour ne pas avoir à assister à des actes de torture sexuelle. Cette mise en garde s’achève ; dès lors, chacun accepte d’être considéré comme un voyeur.

Entre sur scène Jakob Öhrman et Markus Öhrn affublés d’une cagoule. A l’image du casting couch, les visages sont dissimulés, l’identité des violeurs est mise sous silence. Ils entrent dans un espace clos pour s’adonner à la destruction totale d’un être remplacé ici par l’objet poupée. Sous nos yeux se produit en image la déchéance d’un objet fabriqué pour le bon vouloir du sexe masculin, construit dès la plus tendre enfance avec Walt Disney. On voit ces actes d’une violence inouïe et on ne peut que les endosser. Ils permettent de voir l’horreur tout en la questionnant. La monstruosité mise à jour est une sexualité cruelle et triviale masculine. Sexualité, telle l’affirmation d’une toute puissance visant la réduction de l’être féminin à l’état d’objet, de jouet sexuel.

Markus Öhrn détrousse les représentations de cet objet factuel et montre ce qui se cache derrière ce comportement. Bien sûr, il peut compter dans cette entreprise sur l’infatigable Jacob Öhrman. Tous deux détruisent, pendant près de quarante minutes, les représentations les plus basses du sexe féminin, vu en tant qu’objet de tous les fantasmes, objet à foutre. Dit d’une manière poétique et désuète, c’est la femme considérée telle une muse et non un être créateur à part entier qui tombe en lambeaux ! A lumière putassière du casting couch tout devient plus clair et honnête.

A l’instar de Duchamp, Markus Öhrn conclut là un geste d’une liberté et d’une nécessité incontestables. Un Etant donnés tout simplement magistral !

Quentin Margne

* Paul Matisse « étant donné » N°3 deuxième semestre 2001, P 39

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