CARNETS DE TEL AVIV : BONHEURS INSTANTANÉS ET RUPESTRE URBAIN

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Carnets de Tel Aviv : #07 par Sabine Huynh

« La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés ». (David Collin, Les Cercles mémoriaux, L’Escampette Éditions, 2012, p. 123)

Alors qu’on ne s’attendait plus à trouver, dans cette journée chaude infusée de chantiers bruyants et poussiéreux, un îlot de quiétude où bercer nos sens fatigués, une rue discrète et quelques marches en bois nous mènent à un semis de fleurs blanches sur une pelouse couleur fuschia. On comprend soudain qu’on n’est plus dans le désert, qu’on a laissé le chaos et l’aliénation derrière nous.

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On a envie de la rondeur de cette petite table. On trouve ces tabourets carrés recouverts de skaï bleu nuit tout à fait somptueux. On veut profiter de l’épaisseur amicale des feuilles de l’arbre de jade. Une joie fraîche émane de cette installation propice aux confidences. On sait qu’ici on se sentira à l’aise, car le cendrier invite à une conversation intime avec soi, et même si l’on ne fume pas, on ne trouve pas du tout cet accessoire incongru : dans la cendre s’éteignent les soucis.

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On s’asseoit et on expire longuement pour se débarrasser du poids ankylosant des contrariétés. La rêverie étouffée auparavant par le brouhaha de la ville peut reprendre son cours. Le tabouret bas nous force à lever la tête et à regarder les personnes autour de soi : elles réfléchissent, contemplent, et parfois leurs yeux pétillent de bavarder et de rire ensemble. On voit aussi des cyclistes slalomant entre les piétons, des chats toisant les passants du haut de leurs poubelles-tours-de-château, ou de murs évoquant une île grecque. Plus haut, des palmiers déploient leur magnificence sous le ciel clément, et des nuages chatouillent les nacelles des grues inlassables.

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Une odeur d’oignons frits nous ramène vers une autre rue discrète, non loin du marché alimentaire. On se souvient de cette allée transversale se dérobant aux yeux des passants pressés. On se souvient de la flèche, puis de nos pas arrêtés, de la stupeur.

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Cette galerie en plein air est prodigieuse. Elle est à la fois laide et belle : laide parce que les œuvres sont encadrées par les croûtes du mur, belle parce que les œuvres sont embellies par les croûtes du mur. Du pur rupestre urbain.

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Nos sens vont de surprise en surprise. De l’étonnant cadre vide n’annonçant pas la générosité de ce qui va venir, à l’apparition de l’angelot aux ailes brûlées, joliment vêtu d’un maillot de bain à pois.

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Le clin d’œil de verdure et d’humour de la ville, en plein cœur de la lèpre des murs. Monet n’est pas loin, la renaissance non plus. On cherche des yeux les fleurs de nénuphar qui parfument l’air et les Vénus préraphaélites qui rient dans notre dos.

On frémit avec ce papillon battant de lourdes ailes dorées sous une frise de fleurs de myosotis, ou de pervenches, peu importe. Ce qui importe c’est ce bleu-là, qui réchauffe et caresse, offrant un bonheur instantané. Ce bleu et ses nuances baignent l’allée lépreuse et ses tableaux improbables. Il nous souffle une brise de mer au visage ; elle est là, derrière le mur.

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Même l’île des morts est bleue, alors on comprend mieux le poème symphonique de Rachmaninov, sa douceur, et la solitude n’est plus à craindre.

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L’océan transparent du regard de la Joconde hindoue nous ravit. Ses longs doigts délicats nous rappellent les mains des déités bouddhiques dont nous rêvions enfant. Son sourire infini transfixe et liquéfie le temps.

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Une nymphe entourée d’enfants-libellules nous fait envier le destin d’Ophélie, ou celui de la Lady of Shalott, juste pour se pâmer dans un tableau de John William Waterhouse.

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Et encore des dorures, des étendues d’eau, des navires en partance… Et du soleil, et de la lune, et des fleurs à profusion… Et que la journée est belle, et nos pas légers, et notre cœur serein d’avoir battu au rythme de ces découvertes !

On rentre chez soi en traversant une ville envoûtante. La magie de ses anachronismes se révèle au bout de promenades mues par une curiosité à la mesure de ses merveilles. Quand la ville vous tend la main, il faut la suivre les yeux ouverts.

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On pousse la porte ornée du royaume que la ville nous a donné. On a soudain envie de rester là pour toujours. On monte à l’étage, on se penche à la fenêtre pour savourer le plaisir d’être à la fois dedans et dehors. On respire calmement en attendant le soir. Il descend brusquement et enveloppe Tel Aviv de ses ombres mystérieuses ; reflets menaçants de ruines ? On ne sait pas, on ne sait jamais, mais on sait que là où la lumière brille, des êtres humains vivent et on aime ça, vivre, ici.

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Sabine Huynh, Tel Aviv, janvier 2013.
www.sabinehuynh.com

Visuels : © Sabine Huynh.

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