L’INDE, UN MILLIARD D’YEUX QUI DANSENT

prières Gange Varanasi

Correspondance depuis Delhi
CARNETS DU MONDE / Reportage : L’Inde, un milliard d’yeux qui dansent, par Audrey Chazelle.

Partir à la découverte de la culture indienne c’est comme pénétrer un immense bazar. Impossible de savoir tout ce qu’il s’y cache sans accepter de s’y perdre. La désorientation est de toute façon inhérente à la diversité de sa composition. C’est l’encens fumant ici et là qui vous guide, par ses vertus de purification et outre l’agréable odeur qu’il dégage, vers son essence : là où les dieux dansent… L’unité de l’Inde réside effectivement dans l’appréhension spirituelle de l’existence humaine. Les pratiques culturelles sont largement dominées par les pratiques cultuelles, et rituels rythment le quotidien.

L’hindouisme, la plus ancienne des religions, est pratiquée par environ 80% de la population, devant l’islam, le christianisme, et les trois autres religions nées sur le territoire : le bouddhisme, le jainisme et le sikhisme. La majorité des indiens se reconnaisse dans l’une de ses croyances. Spiritualité, symbolisme, poésie, esthétique colorent de façon unique cette culture métissée, définitivement asiatique.

les yeux de Bouddha

Multi-confessionnalisme et culture hindoue

La culture hindoue embrasse les religions non natives d’Inde mais issues de ses invasions passées, celles du sous-continent indien, sans difficulté.

Elle reconnaît non seulement l’omniprésence de Dieu mais aussi ces divers chemins pour y accéder. Il est alors commun de pouvoir observer un hindou joindre les deux mains devant un saint chrétien, bouddhiste ou autre. Les hindous prient ainsi tous les dieux. De plus, les bases de l’enseignement hindou sont de considérer toute manifestation de vie comme sacrée et par là même d’adopter une attitude de tolérance religieuse et culturelle. Ce fût notamment le combat de Gandhi en s’engageant toute sa vie contre l’oppression, pour la libération et la réconciliation des peuples, par la voie de la non-violence et de la désobéissance civile. La phrase du premier Premier ministre Jawaharlal Nehru a résumé cette conception-là en disant de la philosophie hindoue que son esprit essentiel était de « vivre et laisser vivre ». Pour autant, le système de castes continue d’enfermer la population dans de profondes inégalités. Les mariages arrangés sont les meilleurs garants de cette hiérarchisation du peuple, limitant l’accès à l’éducation et aux loisirs à une catégorie de la population. Tolérance religieuse et discrimination sociale vont ainsi de paire au pays roi du masala, ce savoureux mélange d’épices indien.

OM

Ne connaissant ni fondateur, ni dogmes, la culture hindoue repose dès lors sur un ensemble de concepts philosophiques et d’œuvres poétiques (les Védas) qui se sont transmis et continuent de se transmettre oralement. La philosophie hindoue a su dans ses œuvres-même attribuer un rôle à chaque figure divine au fur et à mesure de sa connaissance issue de ce métissage biologique et culturelle qui habite sa terre. Pour exemple de cette unique foi multiconfessionnelle indienne, la figure de Shirdi Sai Baba. Brahmane d’origine, (appartenant à la caste des hommes de lettre) il enseignait sur le Coran et les écritures indiennes en même temps. Il est devenu un guide, un guru pour les indiens de toute confession, et fût enterré et sanctifié à sa mort en 1918, selon ses vœux, dans un temple hindou à Shirdi dans l’état du Maharashtra. Son image est ubiquitaire en Inde, particulièrement à Mumbai, la capitale de cet état.

Ici, tout humain peut être ainsi élevée au rang divin dès lors qu’il fait la démonstration de qualités dites super-humaines et se considère comme tel. Au pays de Bollywood, il n’est pas non plus surprenant d’entendre certains vénérer des acteurs de cinéma au point de leur consacrer des lieux sacrés comme au sud de l’Inde, où les fans peuvent venir les prier. Précisons que cette dernière conception du sacré est loin d’être partagée par l’ensemble des hindous.

bazar à Jodhpur

Esthétique religieuse et vie sociale

De fait, l’image, l’esthétique, le symbolique joue un rôle social très important dans la culture hindouiste.La beauté est d’une part essentielle dans la vie d’une femme, celle-ci est le reflet de son épanouissement spirituel. Son rayonnement interne est révélé par sa beauté extérieure. En ville ou dans les villages, les hindous célèbrent la vie à tous les âges, dans le chant, la musique, la danse et… le look ! A les regarder, chaque journée est jour de mariage. Les saris (1 pièce de tissu de 5, 6 mètres de long) habillent les femmes de mille couleurs qu’elles aillent au temple ou dans les champs. Les femmes, mais aussi les hommes, s’embellissent de bijoux dorés et argentés, soulignent leurs yeux et ceux de leurs enfants de khôl (charbon), et portent sur le front le bindi (goutte en sanskrit) ou tilak, le symbole religieux le plus visible de la culture hindoue. Considéré comme l’œil de Shiva ou le troisième œil, il protège l’être des forces obscures. L’emplacement situé entre les deux sourcils, correspond au 6ème chakra, siège de la sagesse latente. On dit que c’est l’endroit qui commande les divers niveaux de concentration atteint par la méditation. D’autre part, la couleur est langage en Inde. Ornements et maquillage renseignent la position religieuse, sociale, communautaire de l’individu. De poudre rouge (le kumkum ou curcuma séché), couleur de l’amour et du sang (à l’origine le sang du mari) autocollant ou en bijou, le bindi est aujourd’hui amplement devenu un accessoire de mode féminin, comme le piercing du nez, autrefois tous deux réservés aux épouses. Cette même poudre rouge, se retrouve également au-dessus des portes d’entrée et dans les temples, toujours en signe de bienveillance et de protection. Le signe frontal peut aussi prendre différentes formes ou couleurs selon l’obédience. Les adorateurs de Shiva porteront en plus 3 barres horizontales blanches, les adorateurs de Vishnu des lignes verticales. La poudre blanche se compose à la base de bois de santal, essence de tous les rites sociaux, de la naissance à la mort.

temple hindouiste avec figure Sai Baba en haut à gauche Udaipur

Le tableau le plus complet de la vie rituelle des hindous se contemple à Varanasi, le long de ses 80 ghâts qui longent le Gange. Haute ville religieuse, les cérémonies et pratiques culturelles sont visibles de jour comme de nuit. Dans l’eau du fleuve considérée comme sacrée, par ailleurs ultra polluée, les gens font leur toilette, leur lessive, effectuent les bains purificatoires, tandis que tout prêt du bord, les activités se confondent. Au milieu des enfants qui jouent au cricket (le sport national) ou aux cerfs-volants, des adultes qui s’adonnent aux jeux de cartes, des yogis qui méditent, et des autres qui prient, ce sont entre 200 et 400 crémations de défunts qui se déroulent chaque jour à proximité du fleuve. Plusieurs ghâts sont destinés à cette cérémonie, dont le plus fameux est le Manikarnikat Ghât. L’endroit rêvé de tout hindou pour l’ultime transformation. Les processions se suivent dans les rues étroites de la vieille ville, portant les corps jusqu’au Gange pour un dernier bain purifiant, avant d’être allongéssur un bûcher. Là, ce sont des dizaines de constructions provisoires qui s’embrasent, à quelques mètres d’intervalle, leur position dépendant de la hiérarchie imposée par la caste à laquelle ils appartiennent. Les bûchers les plus élevés sont ceux des brahmanes. Auparavant, quelques rituels s’imposent. Celui qui encensera le corps, juste avant de l’enflammer, est un parent masculin : fils, frère, oncle… Ce dernier se fait alors raser cheveux, barbe, moustache et s’enroule dans un drap blanc. Le corps sans vie, lui, est enveloppé de tissu rouge si c’est une femme, de tissu blanc si c’est un homme. Le spectacle de la désincarnation dans les flammes dure plusieurs heures avant que les cendres de la dépouille, une fois triées, soient remises à la Mère Gange. Les femmes, sauf touristes, sont interdites d’accès du fait de leur trop grande sensibilité et d’actes passés désespérés qui auraient poussé certaines à se jeter dans le brasier. Outre cette absolue curiosité, si vous avez l’occasion de passer par ici, ne manquez pas les prières cérémoniales (ganga aarti) dansées et chantées qui ont lieu chaque soir à partir de 19h au Dasaswamedh Ghât.

symboles

Symbolisme et conception physique du monde

Au commencement de la religion hindoue, était le Om, le son primordial qui préfigure la Création. Il se prononce « a-u-m » en étirant la vibration de chaque lettre et annonce ou conclut toute prière. Les sonorités des mantras védiques ont une haute importance par leur qualité vibratoire de purification.

La spiritualité hindoue est d’ailleurs fascinante dans son rapport physiqueau monde, à soi. Elle définit 4 buts dans l’existence dont le plaisir amoureux, la prospérité matérielle, le devoir et la délivrance qui se réalisent au cours des 4 étapes de la vie résumé ici par les vers de Kalidasa (poète et dramaturge sanskrit) :

« Enfants, ils s’attachent à l’étude ; jeunes gens, recherchent les plaisirs ; vieillards, pratiquent l’ascèse ; et c’est dans le yoga qu’ils achèvent leur existence. »

C’est cette philosophie orientale qui rassemble les 4 religions d’Inde dans une quête de libération spirituelle et qui a été la grande inspiratrice du mouvement hippie. L’intérêt pour celle-ci n’a cessé de se développer, en Europe notamment, où la pratique du yoga devient pour bon nombre maintenant un rendez-vous régulier. A n’importe quel âge, ici, les salutations au soleil, prières quotidiennes en mouvement devant les temples, s’enchaînent. La médecine ayurvédique (la science de la vie en sanskrit) séduit également de plus en plus d’adeptes. Ces pratiques culturelles connaissent un franc succès à l’ouest pour quiconque chercher à relier ce qu’en Occident nous tendons à séparer, c’est-à-dire le corps et le mental.

En outre, l’hindouisme possède un nombre incalculable de divinités, chacune faisant référence à une allégorie du cosmos. Dans la tradition ancienne, les dieux représentaient les forces naturelles : dieu du vent, dieu du feu, de l’orage… Désormais, hormis les trois grands dieux que sont Brahmâ, le Créateur, Vishnu, le Conservateur, et Shiva, le Destructeur ou dieu de la transformation, pléthore de divinités se rapportent à une légende spécifique. Krishna et Bouddha sont par ailleurs des avatars ou incarnations de Shiva. Ganesh, fortement représenté sous forme de peinture, sculpture, dans les temples ou dans la rue, fils de Shiva est l’enfant à tête d’éléphant. Je ne rentrerai pas ici dans les détails du symbolisme de ces multiples représentations divines que les curieux pourront aller lire ailleurs.

svastika Varanasi

L’hindouisme est aussi appelé religion aryenne (Arya Dharma), ce qui signifie religion noble. Et son principal symbole antique aux 4 branches, le svastika, autrement connu sous le non de croix gammée, est absolument partout.Ses quatre branches créent les 4 espaces dans lesquels le croyant fait foi, à savoir le monde animal ou végétal, l’enfer, la terre, le monde de l’esprit. Plus communément pour les indiens, c’est le signe de l’orientation et du mouvement perpétuel du soleil. Véritable porte-bonheur, également signe d’hospitalité, on le retrouve au mur des temples, des maisons, des édifices, des boutiques, dans les voitures, rickshaws (tuk-tuk indiens) etc.

Je fais une parenthèse ici pour vous inviter à aller apprécier le spectacle de la compagnie australienne Back to Back Theatre qui se représentera à la Villette du 10 au 13 avril 2013, intitulé « Ganeshversus the 3d Reich » et qui s’intéresse à l’interprétation de ce symbole, où comment le sacré peut devenir une arme de destruction massive (aller sur le site : http://www.villette.com/fr/agenda/theatrealavillette-ganesh-versus-reich.htm)

Audrey Chazelle, India, décembre 2012

LIRE la suite de notre reportage : http://wp.me/p1JWTy-2B5

cérémonie à Varanasi

yogi Varanasi

lessive dans le Gange à Varanasi

Photos : 1/ prêtres et pèlerins à Varanasi (Benares) 2/ les yeux de Bouddah 3/ Omh 4/ le bazar de Jodhpur 5/ Temple avec figure de Sai Baba à Udaipur 6/ symboles 7/ Svastika sur les ghats (quais) du Gange à Varanasi 8/ cérémonie à Varanasi 9/ yogi à Vanarasi 10/ lessive dans le gange / Visuels et texte copyright Audrey Chazelle / Inferno Magazine 2013.

Comments
One Response to “L’INDE, UN MILLIARD D’YEUX QUI DANSENT”
  1. marc bourbon dit :

    bel article sur un pays que je connais pas mais que j’aimerais tant connaitre

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