OLIVIA GRANDVILLE : « UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON » AUX QUATRE SAISONS

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« Une semaine d’art en Avignon » d’Olivia Grandville / Théâtre des 4 Saisons / Gradignan / Le 21 février 2013.

« Une semaine d’art en Avignon » d’Olivia Grandville et « Être Libre » : Jean Vilar et Julian Beck face à face aux 4 Saisons de Gradignan.

Quand le théâtre se met lui-même en scène, on peut craindre une posture aux limites de la schizophrénie. Aussi quand la chorégraphe, Olivia Grandville, met en scène quelques soixante années du festival d’Avignon et que de plus, sa propre mère, Léone Nogarède, celle qui a incarné aux côtés de Jean Vilar la Reine dans le mythique « Richard II » de Shakespeare donné en 1947 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, est à ses côtés sur la scène, on craint l’autocélébration.

Et puis, comme un travail de mémoire qui s’afficherait en lettres noires sur une toile blanche, les éclats qui surgissent de cette histoire familiale permettent de relier entre eux des noms porteurs à eux seuls d’un imaginaire collectif qui éclaire ces soixante ans de théâtre. Louis Jouvet avec qui Léone Nogarède a fait ses premiers pas d’actrice dans « La Folle de Chaillot », Albert Camus et Maria Casarès, Jean Vilar le fondateur du mythique festival auprès duquel elle a eu l’honneur de jouer , sont évoqués tour à tour comme des figures tutélaires …

Mais aussi Pina Bausch, Ariane Mnouchkine, Dominique Bagouet, autant de figures mythiques qui ont marqué l’art chorégraphique et théâtral du XXème siècle. Olivia Grandville et Catherine Legrand esquissent de leurs pas dansés des extraits de « Désert d’Amour » de Dominique Bagouet, du « Sacre du Printemps » de Maurice Béjart et de celui de Pina Baush ; autant de traces inaliénables d’un art en perpétuel mouvement. Le tout, entrecoupé par la voix tantôt in, tantôt off de Léone Nogarède qui égrène ses souvenirs comme autant de plantes vivaces qui font corps avec elle.

Et, ce qui aurait pu paraître un exercice de mémoire, devient alors  une célébration vivante et joyeusement anarchique où, tels les morceaux d’un puzzle, se recompose devant nous ce qui nous a enchantés ou irrités par le passé. Jack Ralite, ce monument à lui seul de la culture vivante, ministre sous Mitterand mais surtout infatigable acteur militant de « l’exception culturelle », dans le débat qui l’a opposé par la suite à Olivia Grandville, disait que la contestation des formes culturelles précédentes ne pouvaient faire l’économie de la connaissance de celles qui les ont précédées et qui d’une manière ou d’une autre les fondent. Et bien, ce qui nous a été délivré dans ce « spectacle chorégraphique parlé » est de cet ordre.

Dans un fondu enchaîné emprunté au cinéma, un écran blanc est ensuite descendu sur la scène où sont venues alors se projeter les images vivantes d’un film tourné en 68 par des étudiants de l’Idhec lors des « événements » de ce joli mois de mai. Témoignage de la rage en jeu qui n’épargnait personne : face aux propos acerbes d’ une droite ultra conservatrice, les pionniers d’une conception de l’art élitaire pour tous avaient aussi à faire avec la radicalité d’un Julian Beck, à la tête du Living Théâtre, criant son refus de l’ancien monde.

Jean Vilar, le créateur du festival, le même qui est à l’origine du TNP (Théâtre National Populaire) , le même qui s’est battu ardemment pour le théâtre élitaire pour tous, ayant à essuyer  la vindicte de la troupe du Living Théâtre et de ses partisans, au prétexte que pour des raisons de sécurité, en tant qu’organisateur, il avait limité le nombre de places disponibles au cloître des Carmes en fonction de la jauge du lieu … Mais les partisans d’un théâtre de la Liberté qui voulaient « jouer » à leur tour « Paradise Now » ne pouvaient accepter ce qu’ils jugeaient être le diktat d’un apparatchik du « théâtre bourgeois ».

Aux cris de « Béjart, Vilar, Salazar, même combat », les jeunes festivaliers de 68, dans leur désir d’inventer de nouvelles formes, confondaient dans un amalgame douteux les représentants les plus en vogue de la danse et du théâtre d’alors, avec le sinistre dictateur portugais, imbu du pouvoir sans partage que lui conférait sa charge. Lorsqu’ Olivia Grandville est venue sur ce terrain de la liberté en mouvement, reconnaître que malgré ce qu’elle reconnaît que son art doit à Béjart, elle ne peut qu’être critique, elle aussi, par rapport au fait que cette figure tutélaire de la chorégraphie a aussi eu pour conséquence de verrouiller la danse en France d’influences plus contemporaines, on a bien senti que, quelle que soit l’ouverture d’esprit de Jack Ralite, deux conceptions se rencontraient là pour s’opposer dans un dialogue aussi riche que sans concessions.

Mais, ce qui fut assez remarquable, c’est que, autant l’un que l’autre, étaient porteurs d’un idéal commun : la culture et l’art comme outils d’émancipation. Alors au-delà de la belle énergie développée par les deux, un vent de liberté intelligente soufflait sur la scène du Théâtre des Quatre Saisons. Et les remerciements, particulièrement  émus, adressés par Olivia Grandville à la Directrice des lieux, Marie-Michèle Delprat, qui avait « risqué » avec son équipe de programmer cette soirée peu ordinaire, ont été repris par les applaudissements d’un public qui venait ce soir-là, soit de découvrir un passé riche de sens  qu’il ignorait, soit  de se remettre en mémoire des événements essentiels  dans une mise en abyme salutaire.

Et Jack Ralite de conclure en citant  Jean Vilar : « Cette société est triste et sans esprit parce qu’on lui donne à penser que fric. Il faut avoir l’audace et l’opiniâtreté d’imposer au public ce qu’il ne sait pas ce qu’il désire. »

Yves Kafka

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VOIR AUSSI : la vidéo sur ARTE : http://www.arte.tv/fr/semaine-d-art-en-avignon-d-olivia-grandville/3315640,CmC=3339554.html

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