FESTIVAL ACTORAL : LE RIRE OU L’ART D’ÊTRE MECHANT

©Reinout_Hiel-8085 kleiner_1

Festival ACTORAL / Du 24 septembre au 13 octobre 2013, Marseille./

L’édition 2013 du festival Actoral à Marseille a été traversée par le rire. Ce dernier y était tantôt jaune, fleuri, compassé, franchement hilare, gêné, ou tout simplement franc. Mais ce rire, à s’exposer à travers le filtre de la composition scénique contemporaine, n’est jamais gratuit. Il interroge nos codes et nos habitudes, notre rapport aux autres et à la société qui nous entoure. C’est un rire qui veut dire. Il est parlant sans être bavard. A regarder les autres spectateurs l’un des soirs de représentations, nous sommes saisis du fait que le spectacle, encore une fois, se situe autant sur le plateau que dans la salle. Le rire comme antidote à l’angoisse de la solitude contemporaine, comme ultime forme de sociabilisation, comme un écho avant le pire.

Un rire haut de forme

On a donc pu aisément retrouver Jean-Michel Espitallier et son écriture faite pour la parole à Montevideo, lieu névralgique du festival. Il y emploie certains mécanismes traditionnels, comme le comique de répétition ou celui qui consiste à ce que l’expression entre en décalage avec l’exprimé. Il s’agit de procédés littéraires éprouvés mais qui font mouche. Comme cette lecture de cartes postales postées de destinations improbables ou depuis certains lieux de mémoire, les plus horribles que l’Histoire nous fournit. Des lieux de massacre ou de terreur que l’allusion touristique transporte dans le registre du déphasé ou de l’oxymoron. « Hirochima, mon amour » disait Marguerite Duras. Ici, il s’agit plutôt de « bon baisers de Nuremberg » qui se perdent dans le hasard des voies postales pour se retrouver lues sur une scène marseillaise.

On retrouve ce même auteur dans L’invention de la course à pied, texte lu et performé par Yves-Noël Genod, sur une scénographie de Patrick Laffont. Il nous déclame et dissèque avec nonchalance ce culte de la performance qui a envahit nos vies. Critique en sourdine de la bêtise triomphante qui veut que le meilleur soit toujours le plus fort, cette pièce s’offre comme une sucrerie en fin de repas, une gourmandise poétique et sonore où un je-ne-sais-quoi de dandysme traverse les mots, ricoche sur nos bouches, en fait sortir un éclat de rire avant que ce dernier, enfin, ne nous revienne en pleine figure. Car nous sommes cet homme pressé, cet animal de foire, ce grand sportif du matelas. En riant avec condescendance de cet autre que la parole figure, c’est de nous-mêmes dont on se moque. La méchanceté qui se louve dans la parole du performeur, et que l’on croyait dirigée vers les sots que l’on a l’habitude de blâmer, se retourne finalement vers nous. C’est notre vacuité autant que de notre tendance à agir avant de réfléchir que l’on raille.

Agitation absurde et théâtre de foire

Autre association entre un écrivain et des habitués de la scène : Broute solo, une collaboration entre Nathalie Quintane et la Cie du Zerep. En émerge une farce grotesque où la vulgarité et le « trop » ne sont jamais bien loin, sans que pourtant ils ne viennent planter leurs gros sabots sur le bois du plateau. Répétition et déformation du texte trouvent là aussi toute leur place afin de déclencher chez le spectateur d’abord méfiant une sévère crise de fou rire. En sus, la compagnie du Zerep a décidé de se porter en faux par rapport au texte de « Quintane » pour le transposer dans son univers décalé et bouffon. Les chiens y mangent les restes de leur maître préalablement déchiqueté sur le sol de la cuisine. La langue anglaise se déclame avec un cheveu sur la langue. La poupée Chucky réveille nos peurs adolescentes et rencontre le siècle élisabéthain. Un inventaire noir pour une forme courte qui réveille chez nous une gêne sombre, enfouie.

C’est osé, mais la performance d’acteur de Stéphane Roger porte l’absurdité jusqu’à son paroxysme. Notre rire nous renvoie à une angoisse primaire, celle de l’immobilité face à l’agitation, du manque d’intelligibilité du monde et de notre perte de repère. Car quand on regarde cette performance, on ne peut que s’étonner de l’éparpillement du sens qu’elle opère. Elle n’offre plus un cadre de compréhension du monde mais en acte l’indicible complexité. Quand nous regardons la face cachée de l’absurde, le rire devient une solution, un acte de résistance individuelle, un rempart.

Vers un art d’être méchant

Miet Warlop travaille un peu sur le même registre dans sa pièce Mystery Marget. Cette farce à l’esthétique visuelle forte est un requiem où la méchanceté et la lubricité sont une réaction à l’iniquité du monde. Et méchanceté, dans ce cas comme dans bien d’autres, rime avec rire. Un rire qui signifie : quand plus rien ne va, qu’est-ce qu’il reste ? Jouer à faire mal, humilier, tuer, plus rien n’a d’importance puisque que le pivot du monde s’est déplacé et qu’il se situe dans un lieu inconnu de nous. Dans une explosion puissante, énergétique, absolument vitale, cette pièce annule toute velléité de domination et le sourire se fige. A se demander même si les performeurs n’en viendront pas à brutaliser le gentil public que nous sommes…

S’en dégage une écriture de l’absurde qui passe pour être un antidote contre le monde qui ne va pas comme nous le souhaiterions. Le monde qui déraille, va trop vite, dans une chute qui toujours, paradoxalement, accompagne son ascension. Cette écriture participe à un « art d’être méchant », déjà éprouvé en littérature par les André Breton, Jean Tardieu, Tristan Tzara, Boris Vian et autres francs-tireurs des avant-gardes du XXème siècle, jusqu’ Pierre Desproges et les Monty Python. On notera que, comme le chantait Léo Ferré, « dans une époque épique qui n’a plus rien d’épique », le rire et la transgression vont de paire, pour soulager un peu le poids que l’homme fait porter sur l’homme et dont la société atteste.

Quentin GUISGAND

http://www.actoral.org
http://cieduzerep.blogspot.fr/
http://www.mietwarlop.com

UN NOUVEAU FESTIVAL-espace 315-ouverture 21 octobre 2009

Visuels : copyright Miet Warlop / copyright Cie du Zerep

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives