BORDEAUX : CLAUDE LEVEQUE ET FRANCOISE PETROVITCH A L’INSTITUT BERNARD MAGREZ

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Claude Lévêque et Françoise Pétrovitch / Institut Culturel Bernard Magrez Bordeaux / 12 octobre 2013 – 26 janvier 2014.

Larmes_0[1]Le Château Labottière, splendide édifice du XVIII ème, situé en plein cœur de Bordeaux, et rénové avec subtilité par le mécène amoureux de l’art qu’est Bernard Magrez, propriétaire de grands crus classés, accueille depuis 2011 artistes en résidence, expositions d’art moderne et contemporain, et dorénavant Les Nuits du Savoir. Ainsi sont convoqués dans le même lieu l’esprit des Lumières (parmi les dernières rencontres, celles de Michel Maffesoli, titulaire de la chaire Emile Durkheim à La Sorbonne, et d’Agnès Varda, inventrice de la « cinécriture », avant d’accueillir en novembre prochain un sociologue défenseur des libertés et promoteur de l’esprit encyclopédique, Edgar Morin, qui incarne à lui seul la sociologie dans ce qu’elle a de plus vivant, de plus jubilatoire) et l’Art Contemporain (au travers d’expositions comme La Tentation de l’Occident, La Belle & la Bête –Regards croisés sur la beauté, ou encore Rêve de Venise).

La présente exposition qui vient tout juste d’ouvrir ses portes (12 octobre 2013 – 26 janvier 2014) propose la rencontre de deux artistes à la sensibilité exacerbée, qu’a priori tout semble opposer mais que tout rapproche. Deux personnalités très différentes tant dans leur stature physique que dans leurs propositions, mais réunies par la même sensibilité à l’humain et le même attrait pour le rêve éveillé sans lequel nos mythologies privées seraient vouées « à la casse ».

Dans Echos, Françoise Pétrovich met en scène au travers de lavis d’encre sur papier, de sculptures (Ne bouge pas poupée, Cage en verre), et d’une vidéo réalisée à partir de dessins filmés bout à bout, une mythologie qui lui est propre : celle d’une femme située dans « les lisières » (pour reprendre le très beau titre du romancier Olivier Adam), dans ces marges entre réalité et fiction où nos imaginaires se surprennent à nous souffler ce qui échappe aux mots.

Et si ce qu’elle nous dit nous émeut tant, c’est qu’il s’agit de l’essentiel. Les personnages qu’elles « projettent » sont faits des fantômes qui nous hantent, ceux de l’enfance enfouie mais toujours vivace, ceux qui résultent de la tension entre Eros et Thanatos, ceux qui nous étayent tout autant qu’ils nous annoncent notre finitude. « Le soleil noir de la mélancolie » qui éclaire ses œuvres n’est d’ailleurs pas pour rien dans le charme qu’elles distillent, il en constitue « le fil rouge ».

Dans ses lavis, accrochés au premier étage du Château, six immenses panneaux de 120 x 160 cm nous dominent pour nous dire ce que l’enfance peut contenir d’à-venir sans autre horizon que sa propre délitescence. Fillette au regard mi-clos, absorbée en elle-même par des pensées qui la minent du dedans, les mains se serrant l’une à l’autre comme pour s’agripper dérisoirement à ce qui pourrait la retenir. Garçons au corps radiographié « projetant » les os de leur squelette, comme si la fraîcheur des traits de leur visage n’était que le leurre évanescent de leur destinée. Deux jeunes filles, l’une masquée, l’autre au visage dissimulé par sa main tenant un masque, l’une et l’autre semblant n’être que les reflets d’elles-mêmes saisis dans le flouté d’une surface liquide qui « réfléchirait » leurs silhouettes tremblantes.

La technique sollicitée dans ces lavis, celle de « la réserve de papier blanc » sur laquelle l’encre jetée à plat n’envahit pas l’espace, crée ce résultat troublant où deux univers, celui du présent et du futur en marche, se rejoignent dans le même espace-temps.

Quant à la vidéo numérique et bassin qui, dans le bâtiment d’entrée, nous accueille, elle nous « projette » littéralement, pendant les cinq minutes et quelques que dure son déroulement en boucle, dans un univers onirique, subtil, grisant, et empreint d’une douce mélancolie évoquant ce que Victor Hugo dénommait « le bonheur d’être triste ». Pour ce faire, l’artiste a filmé deux cents de ses dessins, mis bout à bout au départ sans autre ordre que le hasard. Puis la guitare électrique d’Hervé Plumet et le bruit de l’eau dans une baignoire ont constitué le fil sonore qui a présidé au montage du film.

Présentées dans une pièce noire où l’écran occupe tout le mur du fond qui se reflète lui-même dans un miroir d’eau posé au sol, les images diffractées disent l’écho de ces scènes empreintes d’une suave mélancolie. « Les saisons » du cycle de la vie se succèdent, se répètent pour ressasser le sens de nos existences. Comme sujets ? des enfants, un oiseau, des barrières barrant en diagonale l’écran, lignes de fuite vers un horizon qui se dérobe. Reflets se répondant les uns aux autres, dans une mise en abyme vertigineuse qui nous saisit et nous fait basculer de l’autre côté du miroir, là où le blanc, le gris, le rouge et le noir ne sont plus que les couleurs d’un temps aboli à jamais puisque pris dans une répétition compulsive.

De cette immersion dans l’univers de Françoise Pétrovitch, on sort  éblouis,  avec en soi le « sentiment océanique » qui fait se confondre avec lui. Le syndrome de Narcisse n’est pas loin.

Claude Lévêque, lui, dans HERE I REST Mon Repos au Château, situe son projet dans une perspective autre et avec des dispositifs différents. Son dessein est de poser un temps « ses valises » au Château Labottière, comme lui a proposé Bernard Magrez, fidèle d’entre les fidèles depuis la rencontre avec l’une de ses œuvres, « Larmes », un néon rouge posé sur un capot de voiture (qui depuis constitue l’une des pièces de la collection du mécène, à côté d’un Andy Warhol, de tableaux de Bernard Buffet ou de sculptures de Germaine Richier). Pause ressentie par l’artiste comme nécessaire avant de négocier un tournant dans son travail.

Aussi, sans rien modifier à la douzaine d’œuvres présentées au préalable dans des lieux aussi prestigieux que New-York, Chicago, Dallas, Venise (où en 2009 il a été désigné pour représenter la France à la biennale), Moscou, Tokyo ou encore Paris, il a pris l’option d’adapter le lieu (Château du Siècle des Lumières, lui dont l’écriture au néon est une marque de fabrique) à ses productions. Et il a choisi comme l’un des fils rouges à son exposition (l’autre, l’enfance, étant son inspiration première) : « le transport dans tous ses états ».

Le « démarrage » du parcours proposé se fait à partir de la « mobylette Peugeot 103 SP », reléguée au fond du jardin, dans une remise, avec inscrit en lettres de néon « Chagrin » comme pour suggérer que l’adolescence à laquelle est associé cet objet transitionnel porte déjà en elle le chagrin des départs vers le monde adulte, monde fait trop souvent de renoncements définitifs aux rêves de jeunesse.

Ensuite, devant le perron d’entrée du Château, on tombe sur cette mythique traction avant noire (renversée sur son toit) dont Roland Barthes disait dans ses « Mythologies » que seule la DS a pu la détrôner. Là encore, la signification première de l’objet, saturé d’un signifié qui lui colle à la peau (véhicule tant de la Gestapo que des FFI), est pervertie pour devenir, par « un renversement dans son contraire », une œuvre « désarmée », incapable de porter la guerre (sur le dos, sa capacité à se mouvoir est réduite à néant) et qui, avec ses guirlandes lumineuses ornant le plancher-plafond de son habitacle invite à danser, d’autant plus que les accents de « Billie Jean » (ligne de basse ostinato) de la star de la musique pop, Michael Jackson, sont diffusés en boucle.

Surplombant, l’entrée de l’édifice, là où sur les monuments publics se détache la formule saturée de sentiments lénifiants « Liberté Egalité Fraternité », l’artiste a accroché une autre de ses écritures flamboyante « Nous irons jusqu’au bout ». Le message peut être interprété selon la sensibilité de chacun mais la place choisie, un fronton des Lumières, privilégie une lecture radicale, sans concession aucune.

L’entrée amène à nous transporter dans le hall non sans avoir « gravi les  marches de la re-nommée pièce » puisque, encombrée par un énorme dispositif du nom de DEVIATION, notre progression est freinée. Deux solutions pour contourner l’embouteillage causé par cet abri construit de capots de voiture enchevêtrés reposant sur une structure métallique : soit on se plaque contre le mur pour tenter de le contourner, soit on le traverse de part en part en évitant de se cogner au monumental lustre qui pend en son milieu et d’où la lumière jaillit comme d’une fontaine de jouvence (le lustre est un objet récurrent de l’inspiration de l’artiste, éternel enfant poète, toujours émerveillé par la brillance des lumières de l’enfance).

On débouche alors dans ce qui était naguère le salon ovale destiné à la musique de chambre et qui est rebaptisé pour la circonstance LE DROIT DU PLUS FORT, connotation radicale pour nommer ce dispositif constitué d’une centaine de pots d’échappement pendant d’une structure métallique dressée pour la circonstance. Alors que les accords d’ « Eruption », du groupe heavy-metal d’Eddie Van Halen atteignent un volume important, des éclairs de lumières blanches tout aussi trépidantes, inondent l’espace saturé de pots d’échappement en suspension. La lutte des déclassés est rendue nécessaire pour se frayer un chemin dans cette jungle d’obstacles générés par la rudesse des systèmes oppressifs en place, pour tenter « d’échapper » au Darwinisme social, paradigme de nos sociétés capitalistes.

Au sortir de la rudesse de cette expérience à haute intensité « électrique », on est conduit dans le salon des peintures flamandes à l’ambiance beaucoup plus intimiste, où, dans la semi-obscurité, serpente LE CHEMIN BLANC, planche en bois reposant sur des lessiveuses en zinc et surmontée par un néon blanc délivrant ce message qui nous parvient comme un cri d’amour étouffé « Attends-moi ».

Claude Lévêque, si avare d’habitude dans ses « explications », livre ici la genèse de ce dispositif : « Le chemin blanc est une œuvre autobiographique […]. Elle évoque le vide de l’attente. Le chemin blanc est le nom d’un passage recouvert de cailloux blancs que mes parents traversaient à Nevers lorsque ma mère se déplaçait difficilement. La planche peut faire penser à un pont sur lequel toi et moi nous nous rejoignons. Les cernes du bois déterminent les âges de la vie. » Echo émouvant avec l’une de ses premières œuvres, « Maman », écrit en néon sur un seau en métal.

L’ancienne bibliothèque, à laquelle on accède, en rebroussant chemin, accroche à ses murs la série de MURMURES : quatre miroirs de Venise reflétant chacun un néon blanc, « Fantôme, Poison, Fête, Masques », où l’on peut « voir » en plus de l’évocation des fêtes vénitiennes, des traces ludiques de l’enfance enfouie en chacun qui nous parviennent comme chuchotées à l’oreille. Quant au « Conquérant », volcan trônant fièrement au milieu de la pièce et dont le cratère en (ef)fusion est prêt à cracher sa lave, Claude Lévêque en délivre une interprétation : « Cette œuvre est une image de la jeunesse conquérante jaillissant d’un paysage de feu et de braise ».

Enfin pour clore ce parcours initiatique on termine, dans le grand salon du Château plongé dans la nuit, par l’œuvre peut-être la plus « enfantine » de l’artiste ; celle qui, avec lui, va nous « transporter » dans notre propre enfance, où, émerveillés, nous contemplions dans l’obscurité, des heures durant, le train électrique miniature tourner en rond sur son circuit de rails métalliques, en balayant de ses phares blancs les murs de la salle à manger où il était installé le temps de noël. « La Nuit » contient une telle force émotionnelle qu’elle a ce pouvoir de nous rendre présents à notre enfance. De quoi est-elle peuplée, cette « nuit de l’enfance» qui fascine l’artiste ? De portraits peints sur bois découpé nimbés d’ampoules allumées, de tipis, le tout posé sur une plage de sable et accompagné d’une bande sonore où l’on entend parfois, au lointain, les aboiements d’un chien …

«  Cette œuvre est une évocation nocturne de l’enfance, la mienne, celle de mes amis ou du personnage emblématique de Medhi, héros de la série Belle et Sébastien. Les portraits auréolés d’ampoules renvoient à l’iconographie religieuse mais aussi aux formes découpées que l’on retrouve en tête de gondole dans les supermarchés ! L’ensemble des éléments associés à la bande sonore plonge le visiteur dans une ambiance nocturne hypnotique et mélancolique. Le titre original était La nuit, nous chanterons à la mémoire de nos passions aujourd’hui disparues. Les portraits enfouis évoquent ainsi la disparition d’un moment de la vie déterminant. » (C.L.)

« Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse. » (C.L. citant Nietzsche, en ouverture de son recueil poétique « Nevers let love in »)

C’est peu de dire que l’on ne sort pas tout à fait intact de ce voyage au pays des rêves enfantins de Claude Lévêque. Ce géant au cœur sensible a su préserver en lui la capacité d’émerveillement et de critique, sans concession aucune, de « l’ordre » adulte. En nous transportant dans le monde qu’il porte en lui, grâce au « chaos » qu’il crée, il opère un dévoilement de nos aspirations enfouies et en les remettant « en scène », il nous communique le plaisir sans égal de renouer avec « l’enfant qui rêvait » que nous portions, ensommeillé, au plus profond de nous.

Yves Kafka

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Visuels : Claude Lévêque : 1- Le réveil de la jeunesse empoisonnée / 2009 Néon blanc 205 x 40 cm / Collection Bernard Magrez / Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris / 2- Larmes / 2011 Capot de voiture rouge, néon rouge 108 x 134 cm / Collection Bernard Magrez / Courtesy Galerie Kamel Mennour, Paris / 3- Mon repos au Château, Claude Lévêque, 2013, traction, guirlandes lumineuses, lampes. / © Photographie Fabrice Seixas

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