ON DIRAIT QU’ELLE DANSE : JEAN-MARIE LEJUDE MONTE MAÏSSA BEY

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On dirait qu’elle danse : Jean-Marie Lejude / Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan / Jeudi 7 Novembre, après sa création à la Scène conventionnée des 7 collines de Tulle le 5 Novembre.
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On dirait qu’elle danse : Envol et Chute d’un oiseau blessé

On ne se souvient pas, on réécrit l’histoire. Jean-Marie Lejude, à partir d’un très beau texte commandé à l’écrivaine algérienne, Maïssa Bey, a mis en scène un fait-divers entendu un matin dans une dépêche délivrée laconiquement par une radio nationale : « Une petite fille de neuf ans a mis fin à ses jours : Papa, Maman, je vais me suicider, je ne veux pas que ma maman vienne à l’enterrement ». On venait de lui refuser un bonbon. Elle était diabétique. Sur une feuille plutôt destinée à un dessin, sa main n’a pas tremblé pour annoncer sa décision imminente.

« Tout au bout de l’enfance, il y a le monde. Le monde des adultes. De ceux qui disent non. De ceux qui disent il ne faut pas. De ceux qui parlent haut et croient tout savoir. De ceux qui répètent tous les jours tu ne peux pas, tu n’as pas le droit de. Qui disent ce qui est bien. Ce qu’ils croient être bien pour toi. Ce qui est mal. Ce qui fait mal. Mais dans mon cœur, l’oiseau, lui, ne parle pas. Il essaie seulement de déplier ses ailes.

Parfois il veut chanter. Alors dans la nuit, quand tout est silence, quand je suis seul dans le noir, quand ils dorment parce qu’ils croient que je dors, j’appuie très fort là, juste là où je l’entends doucement battre des ailes. Et ça fait comme des frissons dans la gorge. Comme s’il me caressait avec ses plumes.

Je suis le seul à l’entendre. Il est le seul à pouvoir entrer dans mes rêves. Et c’est même lui qui m’entraîne et m’emmène de l’autre côté du ciel. Là où les enfants n’ont plus peur de courir. De sauter. De marcher dans les flaques. De tomber. D’avoir mal. De toucher les étoiles du bout de leurs rêves.

Non, je ne veux pas grandir. Je ne veux plus avoir peur. Parce que tout au bout de l’enfance, il y a le monde. Le monde des adultes. De ceux qui ont peur. Peur pour nous. Peur pour eux. Peur de tout. »… écrit superbement Maïssa BEY prêtant sa voix à cette enfant de neuf ans qui a délibérément préféré rejoindre les étoiles à (bout de) force d’entendre la pensée raisonnable et raisonnante des adultes.

Et Jean-Marie Lejude, metteur en scène, de poursuivre : « Que dire alors de son suicide ? Comme cet autre enfant écrivant : « Je me sens toujours mal. A l’école, je suis toujours timide et j’en parle à personne……Le soir quand je me couche tout se qui me vien en tête s’est suicide. SVP aider moi car je ne pense pas tenir très longtemps. Je suis écoeurer . » (……) Que se passe-t-il dans la tête de ce petit bout de chou qui, souffrant de la séparation de ses parents, a cette demande : « Cher père Noël, envoie moi une petite pilule pour dormir. (enquête de Marie Chouinard ). L’enfant, nous dit-on, ne comprend pas la mort comme un adulte. Pour preuve, cet échange tiré d’une étude menée par le Docteur Mishara et son équipe sur la conception du suicide et de la mort chez des enfants : Dr- « Est-ce que les personnes mortes peuvent voir ? » Enfant- « Non. » Dr- « Pourquoi ? » Enfant-« Parce que leurs yeux sont fermés. » Dr- « Si elles ouvraient les yeux, pourraient-elles voir ? » Enfant- « Non, parce qu’il fait noir dans le cercueil. Mais si elles avaient une lampe de poche, elles pourraient bien voir. » Prenons nos lampes pour tenter de percevoir la CANDEUR ! »

« Eclairer l’impensable », la mort volontaire d’un enfant, n’est pas sans transgresser le tabou qui, dans notre société pétrie (qu’on soit athée ou non) par l’enseignement chrétien et surtout catholique, a toujours considéré la suppression volontaire de la vie comme un désastre et rejeté en conséquence le suicide comme un acte « scandaleux ». Qu’on en juge par les quelques citations « sacrées » qui suivent : L’auteur des Confessions, Saint-Augustin, appuie la condamnation du suicide dans le De Civitate Dei : « Ce que nous disons, ce que nous affirmons, ce que de mille manières nous démontrons, c’est que personne ne doit volontairement s’ôter la vie pour se libérer des souffrances temporelles, car il tomberait dans les éternelles; ni par désir d’une vie meilleure que nous espérons après la mort, car les suicidés n’ont pas à attendre une autre vie meilleure. »

Quant au 5ème Commandement, « tu ne tueras point », il spécifie clairement : « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu et demeure pour toujours dans une relation spéciale avec le Créateur, son unique fin. Dieu seul est le maître de la vie de son commencement à son terme : personne en aucune circonstance ne peut revendiquer pour soi le droit de détruire directement un être humain innocent ».

Ainsi pour le catéchisme catholique, relayé par les positions officielles orthodoxes et protestantes, le cinquième commandement proscrit sans appel l’homicide direct et volontaire. Le meurtrier et ceux qui coopèrent volontairement au meurtre commettent un péché qui crie vengeance au ciel, comme fut le cas de Caïn après le meurtre d’Abel. Et là, qui plus est, il s’agit du suicide d’une enfant, ce qui ajoute grandement au côté « politiquement incorrect » de l’entreprise …

Alors, iconoclaste, le dessein de Maïssa Bey et de Jean-Marie Lejude de s’emparer d’un fait divers dramatique pour en faire un spectacle ? Non, simplement humain, profondément Humain … Du côté du sensible et non de la sensiblerie, évitant tout pathos, ils transcendent la souffrance pour en donner une forme poétique qui parle à nos sens autant qu’à notre intelligence.

Le metteur en scène, Jean-Marie Lejude, depuis longtemps délibérément engagé artistiquement du côté de sujets contemporains (en choisissant le nom de sa compagnie, « L’œil du Tigre », ne s’est-il pas rappelé, non sans la malice qui le caractérise, qu’ « avoir l’œil du tigre », pour les tribus africaines, c’est déstabiliser l’ennemi par le regard ?) confirme ici l’acuité de sa vision qui, effectivement, est pour beaucoup dans la force de la proposition théâtrale qu’il nous donne à voir, lui et son équipe, avec un plaisir contagieux.

La comédienne, Gisèle Torterolo, dont la photo mutine de l’enfant de neuf ans qu’elle était figure sur le programme, incarne de sa force fragile les envols de cet oiseau blessé qui, sortant à certains moments de l’espace tracé au sol, sous les lumières de la salle ré-éclairée pour la circonstance, s’adresse directement au public. Non pour l’agresser et le rendre coupable, mais pour lui confier à l’oreille les interrogations qui sont celles de l’enfance confrontée au silence qui se veut « bienveillant » de l’adulte mais qui se révèle mortifère.

Et lorsque l’émotion deviendrait trop envahissante, lorsque les mots de plomb deviendraient trop pesants, la voix d’une mezzo-soprano prend le relais pour chanter ce que les mots à eux seuls ne peuvent contenir. Remarquable la voix de Colette Hochain, aux accents profonds et sensibles qui distillent des frissons, lorsque du haut des cinq mètres où la comédienne est juchée en équilibre sur le toit de l’immeuble, sa voix s’élève dans les nuées pour faire écho à l’indicible.

Quant à la scénographie, que l’on doit à Thierry Vareille, elle sert à merveille le propos. Ce plasticien, féru de l’univers de la bande dessinée, a construit un montage vidéo en noir et blanc d’une efficacité telle qu’elle donne à voir la chute qui n’en finit pas de cette gamine qui prend son envol pour des contrées où la vie lui sourirait. Les images projetées sur la tour se déroulent en boucle comme un ralenti sans fin de cette vie qui, faute de mots posés, s’épuise et se mire dans un miroir noir qui réfracte la chute ; celle de cette enfant mais aussi la nôtre, adulte rendu aveugle par notre pensée conforme qui occulte l’impensable et laisse l’enfant seule face aux affres de sa souffrance au lieu de la soutenir par une parole de vérité.

Au lieu de baisser la voix quand l’enfant s’approche (protection illusoire de l’adulte qui, ce faisant, se protège plus qu’il ne protège en voulant taire la maladie) , au lieu de lui tourner le dos alors qu’elle implore seulement un regard, non sur son Mal auquel on la réduit, mais sur elle, l’enfant vivante (prodigieux plan de Thierry Vareille où, l’on voit l’enfant minuscule lever les yeux vers sa mère gigantesque lui tournant le dos, tache rouge se détachant en contre plongée sur un fond noir et blanc), si l’adulte avait pu faire face ! On se dit que l’enfant aurait été alors dispensée du passage à l’acte qui intervient lorsque les mots ne sont plus mobilisables car frappés du sceau « tabou ».

On se met à rêver … Tirésias, ce devin rendu aveugle par Athéna qu’il avait surprise nue, mais à qui, pour alléger la peine, elle avait confié un bâton de cornouiller grâce auquel il marchait comme les gens qui voient, et dont elle avait purifié les oreilles afin qu’il comprenne le langage des oiseaux, nous indiquerait la voie à emprunter : dessiller les yeux pour comprendre à notre tour l’envol et la chute « ascendante » (sic) de cet oiseau blessé et pouvoir le sauver en lui chuchotant à l’oreille des mots durs et vrais comme les cailloux qui nous servaient d’osselets dans nos jeux enfantins.

La création sonore de Pierrick Auboin accompagne « en douceur » cette plongée dans l’indicible et, le travail de Milena Gilabert, chorégraphe permet de retrouver les gestes interrompus de l’enfant en devenir.

Enfin, l’approche à fleur de peau de Marine Mane, collaboratrice de Jean-Marie Lejude à la mise en scène, nourrit la pièce de sa connaissance sensible des relations humaines qu’elle met au travail dans ses « Laboratoires de Traverse » et l’enrichit ainsi de son intelligence fine des comportements.

Théâtre exigeant s’il en est, théâtre qui respecte l’adulte dans chaque spectateur, théâtre qui « réfléchit » l’essentiel et, ce faisant, nous fait réfléchir… Théâtre qui s’inscrit dans les plis de ce qu’Alain Badiou dans Eloge du Théâtre écrivait :

« Ce que nous devons aimer et soutenir, c’est un théâtre complet, qui déplie dans le jeu, dans la clarté fragile de la scène, une proposition sur le sens de l’existence, individuelle et collective, dans le monde contemporain. Le théâtre doit nous orienter, par les moyens de l’adhésion imaginaire qu’il suscite et de son incomparable force quand il s’agit d’éclaircir les nœuds obscurs, les pièges secrets où nous ne cessons de nous fourvoyer et de perdre du temps, de perdre le temps lui-même.

Mais il faut à la fin revenir à cette forme de miracle : il y a quelques corps, quelque part, sur un plancher, avec de faibles lumières. Ils parlent. Et alors, comme pour Mallarmé, du seul mot « fleur » poétiquement prononcé, surgit, éternelle, « l’absente de tout bouquet », vient à ceux qui regardent une pensée neuve sur tout ce qu’ils ne savaient pas. »

Ainsi, peut-être, grâce à l’action de cette « représentation », les défis de toute existence – maîtriser nos peurs hors les discours convenus et trouver une place qui soit la nôtre et non celle que les autres (adultes et bien-pensants) nous assignent du haut de leurs certitudes -pourront-ils être élaborés afin de trouver une autre « voix » (sic) au passage à l’acte destructeur. Et ce, par la simple vertu d’avoir, le temps d’une représentation, recouvré la liberté d’entendre le cri de la détresse (transcendé par la force de la « poiêsis » grecque), au lieu de vouloir le faire taire.

C’est à ce théâtre sans concession qui renoue avec la noble mission qui fut la sienne depuis qu’il a vu le jour, quelque part sur la terre grecque du temps où les dieux de l’Olympe étaient invités au Banquet, que les spectateurs du Théâtre des Quatre Saisons ont été conviés ; résultat du choix exigeant de la programmation du lieu.

Et ce n’est ni l’accueil quelque peu frileux de la presse locale, effrayée que l’on puisse oser toucher à un tel sujet, ni le recul confondant de prudence de professionnels « spécialistes » de l’enfance en difficulté, bousculés sur ce qu’ils jugent être leur terrain, ni la pensée bien-pensante de la majorité silencieuse qui ne voit rien à redire au déferlement de vulgarité populiste reprenant en boucle dans tous les médias la recherche vaine de l’endroit où un couple meurtrier à la dérive a enterré le cadavre de leur fille, mais qui est toujours prompte à sortir de son silence pour s’indigner que l’on puisse montrer et monter un tel sujet, non ce ne sont pas ces cris d’orfraie qui doivent nous écarter de l’essentiel : l’impérieuse nécessité de soutenir une proposition théâtrale qui, au travers d’une forme artistique de grande qualité et servie par une équipe intelligemment engagée, donne à voir autant qu’à penser ce que l’enfance a à apprendre au monde adulte croyant savoir.

Lorsque l’excellence est convoquée, le Théâtre en sort grandit. Et, par effet de ricochet, nous spectateurs, aussi, avons l’impression d’avoir gagné « en intelligence ».

Yves L.

Tournée 2014 : 4 Avril, Salle Sabine Sani, Ay; 8 Avril, au Théâtre de Sedan; 10 et 11 Avril, au Centre Culturel Saint-Exupéry, Reims

LE NUMERO 02 d’INFERNO, daté Printemps 2014 est dans les tuyaux ! SORTIE LE 15 JANVIER 2014 :
LIRE LA PRESENTATION DU 02 ICI

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