« ANISOTROPIC PANORAMA », L’ART PUBLIC DE BENOÎT-MARIE MORICEAU

anisotropic.panorama.6Benoît-Marie Moriceau, Anisotropic panorama, Poitiers

Depuis quelques mois est visible à Poitiers Anisotropic panorama, une oeuvre de Benoît-Marie Moriceau issue d’un programme de commande publique de la ville*. L’artiste ayant pour habitude de travailler en résonance avec des lieux, pratiquant un in-situ aux incursions urbaines récurrentes, c’est avec grande aisance qu’il se confronte au délicat exercice de l’art dans l’espace public.

Le site concerné est un square récemment remanié qui n’a de square que le nom. Les réaménagements successifs ont eu raison du jardin conçu au 19ème siècle dont il subsiste cependant du combo originel un inévitable monument commémoratif (de la guerre de 1870). Il s’étend désormais une place minérale au pavement immaculé, aux grilles anciennes déposées (certains s’en émeuvent), aux bronzes un peu trop lustrés (d’aucuns s’en offusquent), aux tags nettoyés (quelques-uns regrettent sûrement) et, enfin, à la commande publique. Caricatural, cet énoncé décrit pourtant un environnement où se côtoient des nostalgiques d’un site désigné comme passéiste et un pouvoir public en quête de modernité. Passéisme, modernité, nous ne nous essayerons pas à débattre, toujours est-il qu’entre les deux, se trouvent l’artiste et son projet. Pour Benoît-Marie Moriceau dont les préoccupations résident notamment dans le contexte et les modalités d’apparition de l’oeuvre, il semble que cela soit un très bon terrain de jeu.

Alors jouons. Anisotropic panorama consiste en la séquence sur 30 mètres d’une centaine de poteaux rigoureusement identiques et s’élèvant à 10 mètres. L’aspect minimaliste du colosse suffirait à lui seul à faire figure de radicalité pour tout détracteur qui se respecte. Et bien qu’ils peuvent vaguement évoquer des éléments du mobilier urbain (porte-drapeau, grille, garage à vélo ? …), les polyèdres, sans doute de par les couleurs qui parent leurs trois faces (vert, rouge, bleu), ne prêtent nullement à confusion en feignant une quelconque intégration formelle au paysage urbain. Pour résumer froidement, 100 poteaux bigarrés se dressent désormais au fond de la place et installent un vis-à-vis plutôt taquin avec la dépouille du soldat de bronze, une des nombreuses victimes du destin énoncé par Robert Müsil (cf. le monument invisible).

Cependant, bien qu’en rupture, on n’échappe pas à un fait : l’inscription dans un paysage urbain. L’usage du terme panorama dans le titre de l’oeuvre indiquerait que l’idée n’est pas de chercher à lutter, mais bien de composer avec le présupposé. La chose est d’autant plus maligne si l’on considère une certaine acception du mot panorama : une vue recomposée qui embrasse tout, un principe d’illusion de paysage sur 360° développé dans des rotondes au 19ème siècle. Très à la mode, le concept avait fleuri à l’époque afin d’offrir de la rêverie au citadin perdu dans un contexte de révolution industrielle et de métamorphose de la ville. De grosses structures se développaient pour créer des illusions d’optiques, B-M Moriceau poursuit le jeu mais sans l’enrobage d’un dôme artificiel : il le réalise dans la ville elle-même.

Si les mâts polyèdres autorisent de multiplier les couleurs, ils permettent surtout de créer un effet cité dans le titre de l’oeuvre : l’anisotropie, un phénomène qui désigne ce qui est vu différemment selon l’orientation dans laquelle on le regarde. Ainsi, sans avoir à jouer sciemment avec le dispositif, rien qu’en traversant la place, le piéton provoque le défilement en dégradé des trois couleurs. Impossible d’échapper au regard, l’oeuvre fait office d’un gigantesque et séduisant écran chromatique qui agit comme un filtre sur l’environnement et intègre le panorama urbain en tant qu’image (dans une ville qui par cette commande, se soucie également de la sienne).

Cette notion d’écran est centrale. Les couleurs utilisées sont certes guillerettes, mais constituent surtout celles employées dans le principe colorimétrique de la lumière qui fonde la technologie des écrans et vidéoprojections qui envahissent notre quotidien. À la base de la synthèse additive, le Rouge, Vert et Bleu correspondent aux trois longueurs d’ondes auxquelles l’oeil humain réagit et qui produisent une large gamme de couleurs qu’il peut percevoir. Cette propriété physique de la lumière n’ayant en soi aucun intérêt lorsqu’elle est appliquée à des objets, ce n’est donc pas uniquement une démonstration d’optique qui se joue là : l’usage du code RVB est ici autant sémiologique que visuel. Ainsi, bien qu’il s’extirpe des principes de la trichromie, l’usage qu’en fait Benoît-Marie Moriceau dans le square s’apparente quand même à de la synthèse additive : combiner les potentiels de sources diverses et finalement, faire image.

User d’un code à la base des tablettes et autres smartphones, et le rapporter à l’échelle d’un mastodonte minimaliste, c’est assez malin pour l’exposition publique d’un domaine comme l’art contemporain qui possède la réputation d’être cryptologique. Alors si l’hermétisme réside avant tout là où on veut le trouver, autant déjouer l’a priori et partout s’autoriser de courtoises espiègleries : planter 100 gigantesques mâts d’aluminium thermolaqué dans un ancien jardin ou encore diffuser un code morse lumineux abscons (Bruno Peinado, Tatitati tatiti ti, un code dans la ville, commande pour le New Mabilais à Rennes), continuez, ça nous ravit.

Hélène Dantic

*Art Public Poitiers : Élisabeth Ballet, Pierre Joseph, Didier Marcel, Benoît-Marie Moriceau, Christian Robert-Tissot. Directeur du programme : David Perreau.

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visuels : crédit © ADAGP / Benoît-Marie Moriceau. Photo : André Morin.

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