FESTIVAL 30/30 : INSTALLATIONS & PERFORMANCES EN « TOUS GENRES »

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Festival 30/30 / Herman Kolgen, François Chaignaud, Ivo Dimchev, Gertjan Franciscus, Arnaud Saury, Volmir Cordeiro, Nicolas Darrot, Dominique Petitgand / du 27 janvier au 8 février 2014 / Bordeaux.

Pour la onzième édition de ces « Rencontres de la Forme Courte », le metteur en scène bordelais Jean-Luc Terrade, directeur artistique de l’opération, et son équipe proposent cette année un focus sur les installations visuelles et/ou sonores et sur les performances. Sur un territoire élargi à sept lieux artistiques, culturels, voire sportifs de Bordeaux et de son agglomération, et pendant une dizaine de jours (du 27 janvier au 8 février), de véritables parcours sont ainsi construits reliant entre elles ces propositions atypiques.

Au programme, une vingtaine de formes hybrides et inclassables d’une durée tout aussi surprenante, puisque la découverte s’étire entre trente secondes et trente minutes, le temps éclaté qui correspond à l’émergence de nouveaux langages artistiques repoussant non seulement les frontières entre les disciplines mais aussi s’émancipant des contraintes imposées par les formats habituels.

Pour inaugurer ce festival hors du commun, chacun est invité à se munir de maillot et bonnet afin de s’immerger dans le grand bain de la Piscine Judaïque. Pour découvrir « INJECT » du performer canadien Herman Kolgen et afin de réaliser l’osmose entre l’objet de la situation artistique et le point de vue du spectateur, quoi de plus indiqué que l’immersion dans l’élément liquide. En effet, l’artiste de Montréal a filmé pendant près d’une semaine, à raison de huit à dix heures par jour, un jeune coréen « injecté » dans une cuve vitrée et évoluant entre apesanteur et manque d’oxygène. Grâce à différents systèmes de captation vidéo numérique et photographique, il a réalisé ainsi plus de cinquante heures de tournage. C’est ce matériau qu’il va travailler en véritable « sculpteur audiocinétique » : comme un DJ le ferait, il va créer, à partir de ces images et de ces sons enregistrés, une œuvre aléatoire singulière en choisissant chaque plan séquence associé à des sons particuliers. Ainsi, durant 35 mn à chaque fois, l’expérience sensorielle projetée sur grand écran fait écho à celle du spectateur plongé dans la piscine et assistant à la naissance de l’œuvre. Une expérience sensorielle trouvant là des résonances archaïques profondes.

Les soirées suivantes, chacun aura tout loisir de choisir son « parcours » constitué pour chaque module de quatre à six performances. Parmi elles, les œuvres d’artistes aussi singuliers que François Chaignaud (danseur notamment auprès de Boris Charmatz) qui dans « AYMN MOÏ », revêtu d’un costume-sculpture taillé par Romain Brau, propose un étrange et fascinant ballet rythmé par des airs d’envoûtements ukrainiens, philippins ou sépharadiques. Et beaucoup d’autres encore …

Ivo Dimchev, chorégraphe et performer bulgare, dans « SOM FAVES » nous introduit, perruque blonde posée sur la tête, assis devant un clavier, et face hilare, dans un monde aux limites de la folie délirante. A partir de dix des sujets, objets ou personnes, choisis chaque soir de manière aléatoire dans la liste des cents qu’il a élus comme « favorites », il développe sa douce folie sur fond d’un décor d’un blanc aseptisé pouvant faire écho aux murs d’un hôpital psychiatrique. Le résultat de ce mix entre espace privé et domaine public est le rire qui libère de ce trop-plein de déraison.

Une autre performer, néerlandais, Gertjan Franciscus, nu et enduit de six litres de glucose liquide, couronne de reine sur la tête, occupe un canapé de couleur miel pour incarner l’abeille de « HONEY QUENN ». Être ambigu, à la croisée des genres, avec quelque chose de l’abeille en lui, il développe avec une tendresse et une naïveté touchantes la fable chorégraphiée de la disparition de l’espèce, corroborant ainsi la prédiction d’Albert Einstein : « Si l’abeille disparaissait de la surface de la terre, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre ». Son regard de visionnaire plongé dans le nôtre renvoie de manière émouvante à la finitude du vivant.

« CONSTRUIRE UN FEU », le troisième volet des « Mémoires du Grand Nord », d’Arnaud Saury (Mathieu ma fille Foundation) plonge le spectateur dans l’univers glacial des contrées septentrionales et des conditions extrêmes de survie dans ces zones où la température « jette un froid », c’est le moins qu’on puisse dire, à ceux qui prétendent s’y risquer. Entre théâtre et performance, entre poésie et humour, on est transporté dans le monde de Jack London non sans que, au passage, les codes de la « modernité libérée» (ça date un peu mais c’est cyclique) liée à la présence « obligatoire » du nu sur scène ne soient, comme un gentil clin d’œil aux concessions à faire au « branché rebelle », tournés en dérision.

Après l’espace infini des étendues immaculées celui du « CIEL » de Volmir Cordeiro exploré dans toutes ses dimensions. Le danseur brésilien se livre, avec une belle énergie que rien ne semble pouvoir altérer, à la recherche de cette confrontation sans fin, aux limites éternellement mouvantes. Physique et mentale, cette lutte le laisse (presque) nu mais de ce combat à la vie, à la mort, ressort l’intégrité de celui qui en restant en mouvement échappe à l’ensevelissement, à la « mise en terre ».

Enfin, deux installations. D’abord celle de Nicolas Darrot qui met en scène des automates articulés et parlants, mi-hommes, mi-machines, dans un entre-deux qui interpelle d’une autre façon la question du genre. Les limites entre le règne mécanique et celui du vivant sont brouillées et apparaissent très labiles. L’impression d’inquiétante étrangeté liée à l’intranquillité qui résulte de cette incertitude est de nature à questionner notre rapport à l’altérité.

Ensuite, « EPUISEMENT », une installation sonore de Dominique Petitgand plonge le spectateur dans l’obscurité pour dévider la litanie enjouée d’une voix de femme qui s’émerveille de ne rien faire et n’en finit pas d’apprécier cet état de vacuité qui la comble à l’envi jusqu’à épuisement de toute énergie. Une sorte d’hymne au droit à la paresse qui s’inscrit à contrecourant de l’époque marquée par la recherche de la vitesse performante.

S’il y avait à dégager un point commun à toutes ces performances, ce serait bien l’engagement des artistes qui les portent jusqu’à ressentir la tension qui est la leur dans l’investissement dont ils font preuve. Chacun (dans ce parcours, aucune femme ne figurait si ce n’est la voix de l’une d’elles) semble accomplir un acte suscité par de désir de liberté qui inscrit la forme proposée dans un infra-théâtre : la répétition est bannie et chaque performance est une aventure unique marquée par le sceau de la création.

Comme le signalait Isabelle Barbéris, Maître de conférences en arts du spectacle à Paris 7, la performance est un geste politique qui annule la séparation entre la vie et l’art : il n’y a plus solution de continuité entre les deux mais rétablissement de ce lien. Or, ce qui caractérise l’organisation capitaliste c’est bien le morcellement entre temps des loisirs et temps du travail, temps de la vie et temps de la représentation théâtrale. Là, l’art et la vie sont réunies dans un « dépassement » de soi, non pas à prendre au sens du modèle économique qui exige des rendements toujours plus élevés, mais tout au contraire de se mettre en situation de faire surgir de soi quelque chose qui échappe, qui « dépasse » les intentions établies.

En ce sens, les performances présentées dans le cadre de ce festival, véritable laboratoire des nouvelles écritures de scènes, ont été des plus « performantes ». Un seul regret concernant ces formes innovantes : le surtitrage prévu des propositions en anglais n’a pu être effectif, ce qui pour un public non angliciste a pu engendrer une (légère) frustration tant la quête du sens était « excitée » par ces troublantes écritures de plateau.

Yves Kafka

Direction artistique et programmation Jean-Luc Terrade / CUB, Glob Théâtre, TnBA, Espace 29, Cuvier, Atelier des Marches / Bordeaux.

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Visuels : 1- Herman Kolgen / 2- Gertjan Franciscus

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