HIPPOLYTE HENTGEN : « HOW SAD HOW LOVELY » AU CARRE BAUDOIN

tumblr_n0u2sykovZ1ropt2io3_1280

Hippolyte Hentgen : « How sad How lovely » / Carré de Baudoin (Paris 20e) / 20 décembre 2013 – 15 février 2014.

La rencontre en 2008 de Gaëlle Hippolyte et de Lina Hentgen a posé les bases d’un travail de l’image luxuriant et espiègle. L’exposition accueillie par le Carré de Baudouin nous entraine dans les arcanes d’un dessin qui déborde ses multiples supports et retrouve ses fonctions incantatoires.

En ouverture du spectacle Les Géomètres, présenté par le duo de plasticiennes Hippolyte Hentgen lors de l’édition 2012 du festival tjcc au Théâtre de Gennevilliers, un grand format, acrylique sur bois, se retirait vers le fond de la scène pour laisser place à un étrange ballet de corps inattendus et de décors emprunts de poésie et d’humour. Gageons que ce n’est pas un hasard si cette même œuvre, Sans titre, de la série Les Fonds, initie le parcours de l’exposition How sad How lovely. Les différents espaces du Carré Baudouin se laissent appréhender comme autant de mouvements d’une composition qui a pour véritable protagoniste le dessin.

Affranchi de la bi-dimensionnalité des supports traditionnels, le dessin se déploie dans l’espace avec l’installation Les Somnambules, 2013, théâtre de rêves éveillés, de relations intenses et pourtant insaisissables, mystérieuses, accélérateur d’histoires possibles, polarisées entre les yeux magnétiques d’un chat, le profil d’une jeune femme et la silhouette incongrue d’une girafe, le tout rapporté à la toile de fond d’un paysage étincelant placé sous le signe d’une apparition inattendue. Dans un battement antagonique, complémentaire, le dessin se niche également dans les plis de l’espace, gagne l’extension de la temporalité, inscrit en négatif, sur les différentes facettes d’un origami déchu, la trace d’un vissage qui se perd dans un trop plein de matière.

De manière discrète, Chambres grises, encre et crayon sur papier, 2012, appuie la propension du dessin à capturer le mouvement – mouvement du paysage qui se fait fluide, à l’instar d’une photographie dont on aurait étiré le temps d’exposition, mouvement de la lumière qui fait irruption de manière tranchée sur la feuille de papier, à l’image des rayons qui perceraient le dispositif d’une chambre noire. Le dessin, encore, engendre d’étonnantes dramaturgies, par un subtil travail d’ombres et de nébuleuses et un véritable éclairage théâtral. Il déborde son support et embrasse la matière subtile de l’univers (As a Moon, encre sur papier imprimé, 2012) ou encore creuse par couches successives l’archéologie d’un portrait noir, aux nuances verdâtres qui fixent la texture d’une vieille photo attaquée par le temps et l’humidité (L’écume, encre, acrylique, pastel gras, pastel sec sur papier, 2011).

La culture populaire, les BD, les cartoons, les illustrations de magazines d’époque et l’imagerie scientifique… Le champ de recherche d’Hippolyte Hentgen est très étendu. Le duo de plasticiennes puise dans des sources disparates la matière première d’un travail qui prend en charge, par le biais du dessin, ces images de la modernité exsangues de par leur reproduction massive. Masques, lignes de force, formes géométriques aveugles qui prolifèrent sur documents, personnages incongrus qui squattent des intérieurs cossus (dans la série Les Impassibles), perturbent la platitude de représentations familières, introduisent un déséquilibre vivifiant, creusent le sillon de l’anachronisme et mettent en exergue de manière inattendue la profusion des couches d’une mémoire collective, et finissent par les délester du voile des multiples réappropriations, les extraient du flux boulimique qui menace d’annihiler les dernières bribes de leur force auratique. Les images égarées retrouvent un nouveau souffle sous les mains d’Hippolyte Hentgen, les tensions créatrices qui sous-tendent ce duo font bouger les lignes et voler en éclats leur apparence paisible, amnésique.

Dans un mouvement final de l’exposition du Carré de Baudouin, le dessin revêt les signes de l’apparat, se hisse sur des bannières. Démultiplié dans une armada bariolée et conquérante, il rythme l’espace. Les tissus d’ameublement, parfois neutres, parfois débordants de motifs décoratifs luxuriants, arborent tel un noyau actif le clash d’imaginaires. Les assemblages s’organisent de manière binaire, régis par des jeux formels (les bourgeons qui appellent un riche ornement de parure ; la spirale d’une coquille et le chignon, la toile d’araignée et le quadrillage en parallèles et méridiennes du globe terrestre) ou par des glissements sémantiques (les mains du pouvoir et gants de Mickey, King Kong et les petits singes aux moues inquiétantes), comme autant de cases suspendues d’un jeu de marelle qui s’est abandonné à une expérience systématique de la dérive (Sentiments Adrift).

Smaranda Olcèse

tumblr_n0u3sjOZd71ropt2io3_1280

Visuels copyright Hippolyte Hentgen

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives