LAURA GOZLAN : « THE FORESSEABLE FUTURE », GALERIE FLORENCE LEONI

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Laura Gozlan, The Foresseable Future / galerie Florence Leoni, Paris / 28 février-28 mars 2014.

Lorsque j’entrai dans la galerie Florence Leoni à la tombée de la nuit, l’ambiance générale fit immédiatement remonter à ma mémoire un souvenir de cinéma. La séquence finale de 2001 Space Odyssey de Stanley Kubrick, où l’on voit le Dr. David Bowman arriver, après un voyage spatio-temporel psychédélique, dans un intérieur étrange, qui n’appartient à aucune époque, dans un lieu situé hors de l’espace et du temps que nous partageons. Et il semble que le cinéma soit précisément le point de départ du travail de réflexion engagé par Laura Gozlan, qui ne se sépare pas de sa pratique de l’image, étayées par une solide culture.

L’espace en longueur est séparé par un rideau en un white cube d‘un côté (ni tout à fait blanc ni tout à fait cubique, des éléments porteurs de l’architecture en pierre sont visibles : cette trace de l’historicité d’un immeuble de rapport haussmannien participe opportunément au décorum) et en une black room de l‘autre. Dans l’espace éclairé où l’on pénètre en premier se trouvent, entre autres objets, le fronton d’un temple grec dont le dessin s’inspire du frontispice d’un ouvrage ésotérique, un massif masque archaïque suspendu à une chaîne, relique d’une civilisation dont on ne sait trop si elle n’a jamais existé, tous deux recouverts d’une matière cireuse, goudronneuse, d’une humeur bilieuse.

Mais le lieu d’exposition est aussi lieu de projection où l’image vidéographique et l’objet interagissent poétiquement : à travers une vitre son projetée les exploits d’un héros de péplum, tentative vaine de re-enactment de l’élan vital du héros épopéique dans une époque qui n’a plus que des antihéros, mêlés à des plans serrés sur les gestes d’un archéologue grattant une roche sédimentaire. Ce qui apparaît-là dans toute son évidence, c’est le caractère éminemment périssable du celluloid et de la mémoire, comme s’ils étaient faits d’une seule et même matière.

C’est précisément l’ angoisse de la perte qui est au centre de Farewell Settler, projeté sur le mur opposé, qui décrit la réalité fantasmagorique d’une prédiction de Stephen Hawking se faisant augure : que si l’homme veut persévérer dans son être, il devra quitter la Terre soumise à l’entropie et menacée par la folie destructrice pour coloniser l’espace. C’est le sentiment de perte, de défaut d’origine de ces nouveaux settlers qui est subtilement évoqué par des « images du temps de paix » pour citer La jetée de Chris Marker, cette « histoire d’un homme hanté par une image d’enfance »… À quelques mètres sur un promontoire, la fragile sphère en morceaux de sucre, qui nous rappelle les cénotaphes d’Etienne-Louis Boullée restés à l’état de projet, qui est présente dans le film et en est même pour ainsi dire la matrice.

La dark room nous met dans des conditions plus proches de celle de la salle de cinéma, et effectivement ce qui se passe à l’écran est une sorte de cinéma narratif abstrait : un film conspirationniste des années 70, aux couleurs caractéristiques de cette époque, peuplé de lecteurs de bande magnétiques, de matériel informatique préhistorique, remonté sans heurt, sans perdre le sentiment d’une continuité diégétique, dans un climat de catastrophe imminente. L’accompagnement sonore de fait de flûtes asiatiques, de signaux cryptés, de sirènes anxiogènes, soutient cette ambiance d’avant l’Apocalypse, et n’est pas sans faire songer au butô, cette forme de théâtre apparu dans le Japon meurtri des années 60. Le film étant monté en boucle, nous ne connaîtrons jamais la fin de l’histoire car il n’y en a pas : le destin du monde n‘est pas scellé.

On a critiqué un certain « Zeitgeist mélancolique » dans l’art contemporain (je renvoie à l’article de Tristan Trémeau « Pour en finir avec le Zeitgeist mélancolique », lisible sur son blog) : mais ici les effets faciles du pathos sont absents, autant que le culte naïf et régressif de la ruine. Si le futur est dans une certaine mesure forseeable (prévisible), tout n’est pas écrit, et l’exposition de Laura Gozlan est ouverte au sens où on parle au cinéma de « fin ouverte » : le film s’arrête mais la vie continue. Laura Gozlan y voit manifestement clair dans cette « tragédie de la culture » dont a parlé Georg Simmel, mais elle est aussi et surtout, de toute évidence, profondément sensible.

Yann Ricordel

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