ANNE NGUYEN, « PROMENADE OBLIGATOIRE » : LES DESARTICULATIONS SOUTERRAINES DE NOS CORPS

annenguyen3

Retour sur les HIVERNALES d’Avignon : « Promenade obligatoire », chorégraphie de Anne Nguyen / Les Hivernales. Le 2 mars 2014, à La FabricA.

C’est un regard tendu, avide, qu’appelle « Promenade obligatoire ». Cette création de Anne Nguyen est une machine optique qui emmène le regard dans une attention constante, tant elle donne à déchiffrer quelque chose du dérèglement du corps contemporain.

Ce dérèglement, chacun le pressent, le connaît parfois dans son propre corps, sous forme de tics, de mouvements involontaires, d’hésitations dans la gestuelle ou de répétition, mais il est difficile à repérer parce que cela passe comme des bruits parasites.

La machine optique, c’est la danse elle-même et ici le popping qui est une forme du hip-hop et qui met au premier plan ce qui d’ordinaire hante la démarche contemporaine. Anne Nguyen a tracé des lignes lumineuses transversales (création lumière de Ydir Acef), comme des lignes de nage, qui vont connaître des variations, des clair-obcurs, des bleuissements, toujours pour souligner le graphisme des corps dans l’espace. Huit danseurs de popping se déplacent le long de ces lignes en boucle. La création sonore (Benjamin Magnin) envoie une énergie plus électro que rap, un beat plutôt industrie, métonymique, avec en instrumental une batterie qui évoque plus les univers rock. Quelque chose de froid et de mélancolique, d’énergétique, quelque chose qui avance, un peu comme la petite musique révolutionnaire du XXIe siècle. Le popping alors donne son lexique de gestes et de mouvements à une écriture chorégraphique contemporaine et se trouve comme déplié. C’est cette danse-là qui fait voir, au sens où elle permet des ralentissements, des agrandissements, des focus, des décompositions du mouvement parasite, un peu comme un daguerotype.

Lire le hip-hop. Le popping, dépossédé de son arrière-plan socio-culturel concret et de son implication dans les cultures urbaines, devient un pur langage kinesthésique. Anne Nguyen transpose presque littéralement l’idée de « donner à lire » la danse : les danseurs deviennent dans Promenade obligatoire des grammes mobiles, des lettres qui courent sur ces lignes abstraites et comme tirées sur une page par des lumières. Parfois, selon certains mouvements de mains et torsions du corps, l’image de hiéroglyphes apparaît. Les corps-signes des danseurs parlent un langage comme perdu. Une sorte de langage des signes. L’image d’une partition – les corps de danseurs écriraient des notes – est tout aussi appropriée, au sens où les notes renvoient à des sons qui en eux-mêmes n’ont pas un sens fixe, mais qui se mettent à signifier selon leur combinaison, et à signifier dans un langage de sensations, en-deçà ou au-delà des mots.

Anne Nguyen se sert du hip-hop pour déconstruire une certaine manière de bouger dans l’espace contemporain urbain, manière a priori fluide, mécanique, mais tout le temps perturbée, interrompue, déréglée, parasitée si l’on y regarde de plus près.

Mais si le hip-hop permet de déconstruire ce qui s’immisce dans nos corps, il est aussi déconstruit.

Somatisation par hip-hop. Ce qui est donné à voir c’est aussi un déchiffrage du corps hip-hopper, comme symptôme somatique dans l’espace public urbain où il se produit (hormis les boîtes où il est pratiqué en battle), ce qui lui donne une portée politique évidente. Un corps qui somatise est un corps qui dit ce qu’il ne peut ou ne sait pas dire. Ici, l’esthétique abstraite de Anne Nguyen, le formalisme d’un plateau nu où les lumières et le son architecturent l’espace seuls, ne s’épuisent pas en eux-mêmes, mais permettent de voir comment le corps hip-hopper joue avec son propre pathos, qu’il en tire une danse. Mais cela donne à voir un pathos qui dépasse le corps hip-hopper. Comme si celui-ci absorbait ou cristallisait les énergies ambiantes, pour les transformer en danse urbaine. Et ce que l’on voit de ce corps, c’est un corps qui n’a pas son propre mouvement, qui est privé de quelque chose comme d’une résistance intérieure et qui se trouve aspiré dans un flux lui imposant des mouvements mécaniques, une manière de marcher scandée, presque militaire, d’un pas qui impose sa dynamique au reste du corps. Le corps hip-hopper est celui qui s’arrête et se laisse envahir par une série de désarticulations, de convulsions, de tics qu’il articule entre eux, sur-place, en une performance parfois acrobatique et qui dans le cas du popping prend un aspect robotique. Mais d’un robot qui a perdu son programme.

Promenade obligatoire, le titre, est tiré d’un récit d’anticipation à la Orwell (1), qui décrit une société réglée au métronome, où la vie quotidienne est régentée par une « Table des heures », dont la promenade obligatoire. Mais la richesse sémantique du titre renvoie aussi à la vie en prison, à cette floraison du jogging dans les grandes métropoles bétonnées, à la marche des gens allant au travail, etc. L’idée de promenade obligatoire envoie cependant à l’idée d’un moment de liberté accordée et pourtant occupée de façon obligatoire, en liberté surveillée. Et là, quelque chose tente de s’échapper.

Les danseurs marchent sur une cadence soudain perturbée par l’apparition d’un tic. Le tic crée un déséquilibre en tirant un bras par exemple en arrière, qui appelle un mouvement en contre-balancement des jambes ou des hanches, etc. Cette dynamique crée une énergie parasite à celle générée par la marche, qui l’interrompt et l’entraîne dans un mouvement circulaire et répétitif, qui se perd jusqu’à s’épuiser, jusqu’à l’affaissement, voire la chute au sol, avant d’être repris par le flux premier et remis sans son initiale passivité mécanique d’aller de l’avant.

Hypnose du capitalisme. Les affaissements font voir un corps harassé, hagard, sous le marcheur, un corps pris dans un flux qui l’amène d’un point à un autre en ligne droite – c’est-à-dire sans détour possible, le plus efficacement possible et qui tente de se débattre comme pour sortir d’un ensorcellement. Les regards des huit danseurs sont perdus dans un vide, non pas vides, mais comme à la recherche d’un objet de désir. Non pas d’un objet perdu. C’est comme s’ils avaient été amputés de l’objet perdu, ces regards-là. Ils sont intenses, ils n’ont pas de direction, sinon la ligne de marche imposé par un système sans visage. C’est le hasard d’un premier dérèglement qui va faire tourner la tête et porter le regard ailleurs. Mais ailleurs, il n’y a toujours rien. Les regards perdus dans un lointain indéchiffrable semblent presque aveugles, malgré leur intensité.

Comment la danse contemporaine regarde ici le hip-hop. Si je fais référence plus haut au concept de déconstruction, c’est bien en référence à la pensée de Derrida, et point pour faire savante, mais bien pour dire que l’expérimentation formelle à partir du vocabulaire kinesthésique du hip-hop, permet de voir, d’entendre, ce qui, dans une forme où le hip-hop est comme prélevé dans la rue et placé sur scène dans un cadre spectaculaire plus ou moins fort, reste invisible.

La déconstruction est une expérience sémantique critique, qui n’est pas un commentaire. Promenade obligatoire n’a rien d’une portée dénonciatrice ou moraliste. C’est une pièce abstraite, qui en donnant à voir, outre de procurer le plaisir d’un dévoilement, d’un éclaircissement, rend tout aussi seul ou séparé qu’à l’entrée de la salle, voire plus. Comme après avoir lu un livre. Un livre est toujours lu de manière singulière, dans la solitude, même si les lectures d’un même livre peuvent se partager ou créer une communauté de lecteurs. Promenade obligatoire, si elle crée une communauté de spectateurs, renvoie chacun à une solitude, non pas à la solitude mauvaise liée à la perte de liens, mais à une solitude première, liée à l’intimité avec soi dans le geste de regarder (ou de lire). Anne Nguyen construit sa pièce d’une manière qui ne fait pas converger les regards. Il n’y a pas de danseurs plus importants que les autres et sans cesse il y a plusieurs événements chorégraphiques simultanés : tout voir est impossible, mais en même temps chaque événement est traité selon un rythme particulier qui permet de bien voir ce que l’on regarde (chaque mouvement, geste, posture) notamment par des phénomènes de répétitions-déclinaisons de revoir. Il n’y a pas de centre, le regard du spectateur n’est pas forcé, mais laisser libre d’errer et de déchiffrer ces lignes de danse, cette écriture chorégraphique-là. De là qu’il entre dans une passion (une attention concentrée, désireuse).

Les cris des gestes. Abstrait ne veut pas dire insensible : c’est au contraire cette machine optique qui en captivant le regard, en lui donnant à voir un dévoilement comme dit plus haut, le met en prise direct avec le corps du danseur qu’il suit et lui fait éprouver le sens du mouvement à travers la sensation qu’il lui procure. Ces mouvements sont ceux de corps en lutte avec eux-mêmes, ou de corps possédés cherchant à se délivrer, ils sont toujours parlants et poignants. Le dispositif frontal, la nette séparation entre scène et salle, n’entravent ni ne diminuent la communication sensorielle qui passe par le regard. La pièce repose entièrement sur les danseurs et le rythme. Ce sont huit danseurs de popping : Sonia Bel Hadj Brahim, Claire Moineau, Blondy Mota-Kisokq, Sacha Négrevergne, Jessica Noita, Mathieu Pacquit, Rebecca Rheny, Mélanie Sulmona, autant de femmes que d’hommes. C’est eux qui par leur engagement dans le processus d’écriture, par le fait que chacun d’eux travaille l’agencement de son rythme propre avec celui des sept autres, qui offrent une pièce loin de reproduire une mécanique chorégraphique précisément écrite. Une pièce où l’on s’échappe de la mécanique non pas en la rompant, ni même en l’affrontant, mais en la déréglant, en faisant du déséquilibre qu’elle provoque en sortant l’être de son mouvement propre, le point de départ de mouvements parasites, porteurs d’un langage secret.

Anne Nguyen organise à la toute fin, une rupture, un changement d’axe. Une danseuse, après avoir été prise dans un dérèglement, réoriente sa marche mais en longitudinale en une avancée frontale vers le territoire du public, à la perpendiculaire donc des lignes de danse jusque-là dessinées. Cette avancée se fait appel, mouvement vers l’autre, comme son regard fixe devient désir de traverser une frontière, de regarder l’autre qui regardait.

Mari-Mai Corbel,
13 mars 2014.

(1) Nous, les autres, d’Ievgueni Zamiatine, qui a inspiré à Orwell 1984.

PO2-Philippe-Gramard

Crédit photos : Philippe Gramard

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives