LILIOM : GALIN STOEV REVISITE FERENC MOLNAR

2013-2014 la Colline  coproduction création Théâtre de Liège "LILIOM "de Ferenc Molnár Mise en scène Galin Stoev

Galin Stoev : Liliom ou les loges de l’amour blessé / TnBA du 13 au 16 mai / Création le 16 février 2014 au Théâtre de Liège.

A l’Est rien de nouveau … Galin Stoev, le bulgare, monte dans le manège des exclus des quartiers populaires de Budapest, décor de la pièce écrite en 1909 par l’auteur hongrois Ferenc Molnar, pour faire revivre ces laissés pour solde de tout compte qui perdurent au travers des époques.

Ça a débuté comme ça. Au milieu d’une fête foraine où un bonimenteur « hors-père » séduisait les petites bonnes paumées en mal d’amour tant sa gouaille mettait de la couleur à leurs existences sombres. Et puis ça a fini comme un voyage au bout de la nuit qui aurait duré seize années traversées par l’amour, la vie, la mort … et même la résurrection !

Ce drôle de drame (Cf. le film réalisé par Fritz Lang en 1934) prend les couleurs d’un drôle de conte qui n’a rien de très drôle si on en juge par les faits qui sont têtus : misère, exploitation, frustration, indigence en tout genre, violences conjugales et policières, tentative de meurtre, suicide, jugement d’enfer, retour du suicidé sur terre, rédemption interdite, etc. Pourtant ça avait plutôt bien commencé – même si quelques relents de superficialité s’attachaient à ces « foires aux plaisirs » qui n’arrivent pas à faire oublier le vide angoissant qu’elles tentent de recouvrir de leurs paillettes scintillantes – on s’amusait fort sur le plateau, parcouru en long, en large et en travers par les rires, les courses, les engueulades d’artistes forains improbables. Et puis très vite, la tension est montée.

Lui, Liliom (joué par Christophe Grégoire), le beau sale gosse, bonimenteur de foire, aux muscles saillants et au charme un peu voyou, est connu plus pour ces saillies machistes que pour sa délicatesse à l’égard de la gente féminine éperdue qu’il met dans son lit après l’avoir délestée des maigres piécettes dont elle dispose. Cependant, pour ces petites bonnes méprisées par leur employeur, le regard qu’il leur porte est sans appel : en effet comment pouvoir résister à « l’intérêt » qu’elles déclenchent en lui, elles que leur statut social rend invisibles ? Mais quand Julie (jouée par Marie-Eve Perron) apparaît, avec sa maladresse naïve, il en est tout retourné, le « fort en t’aime » pour de rire, même s’il n’en laisse rien paraître et lui éructe au visage des mots bruts comme des pierres du paléolithique.

Il prend mordicus sa défense face à Mme Muscat (jouée par Marie-Christine Orry), la propriétaire véhémente du manège (veuve ayant vécu, et secrètement sensible au charme de son employé rebelle) qui voudrait interdire l’accès à ces lieux à celle qu’elle a identifiée de suite comme étant une jeune rivale menaçant ses désirs tus. Et comme il insiste, le bougre insolent, à défendre la frêle victime des frustrations de la vieille, il perd illico son emploi.

Eblouie que l’on ait pu faire ça pour elle, l’oie blanche se mettra avec son homme et le servira en tous points. Lui, l’exclu de la culture noble, comme il n’a pas les mots pour lui dire la tendresse qu’il ressent pour elle, ça lui fait violence cette impossibilité qu’il a à dire ses sentiments. Alors, il faut bien lui trouver un exutoire à ce flux d’émotions. La claque, ou mieux la paire de gifles, ça soulage de la tension accumulée. Mais elle, elle « sait » ce que frapper veut dire. Elle aussi n’a pas les mots, elle aussi est une handicapée du langage, une laissée pour compte de l’éducation. Vivant les mêmes codes, elle les décrypte instinctuellement et ses coups sont reçus pour ce qu’ils sont, « sans poids ». Elle est tout sauf soumise. Elle se sent enfin vivante.

Certes, cet amour-là n’est pas, eu égard à nos valeurs civilisationnelles, un amour politiquement correct. Mais en sont-ils ces deux-là responsables, eux que l’on a exclus de l’accès aux effets libérateurs du langage et aux ressources infinies qu’il offre à ceux qui ont eu le privilège d’y avoir accès ? Et puis l’amour n’est-il pas une rencontre hors-normes qui ouvre sur un univers débarrassé des schèmes sociétaux imposés lorsque l’un et l’autre consentent à la même chose ?
Quand l’enfant paraît en elle, quand elle sent quelque chose bouger au creux de son ventre, lui sent qu’il va falloir le nourrir ce « quelque chose », mais avec quel argent ? Accepter une loge de concierge d’immeuble, comme le préconise de manière indécente le couple intégré Gédéon (François Prodhomme) – Marie (Anna Cervinka), figure « vivante » de la vulgarité, au sens étymologique de tout ce qu’il y a de plus « commun dans les hommes » ? Pas question, ce serait se renier ! Alors, un dandy (Yoann Blanc) l’embarquera dans un plan foireux : braquer un caissier. Mais, il n’est pas doué pour ce type d’opération et, en bras cassé qu’il est, il se fait prendre. Plutôt que tomber dans les pattes de la meute policière en rage, il se plante un couteau dans le ventre … On ne badine avec la mort.

Il se retrouve là où il devra purger sa peine (car interrompre volontairement sa vie est un péché mortel et battre sa femme pour la punir en est un autre ; on ne piétine pas les plates-bandes de Dieu), au purgatoire, où le tribunal divin composé de détectives déguisés en anges lui administrera seize ans de mise à l’épreuve. A l’issue de ce laps de temps, une éternité à l’échelle humaine, il bénéficiera d’une permission d’une journée pour rendre visite sur Terre à la petite Louise qui, justement, va vers ses seize ans …

Après avoir brûlé d’attente pour cet enfant qu’il n’a pu voir naître, il ne supportera pas d’être pris dans le récit laudatif que fait de lui Julie : « un homme bon et doux », dit-elle, qui ne l’a jamais frappée. L’enjeu est « vital » pour Liliom : il doit à tout prix rétablir la vérité, sauver son identité gravement remise en cause ; après être déjà mort physiquement, il ne veut pas mourir symboliquement à lui-même. Collé au discours qu’il entend, dans l’incapacité de le distancier par des mots (sublimation du défunt ajouté au fait qu’il n’a jamais été ressenti comme violent par celle qui l’aimait) il lui est insupportable de subir un second trépas. Atterré, il giflera Louise, sa fille, qu’il était venu (de très loin !) embrasser … Terrible compulsion de répétition : on n’échappe pas à ce que l’on « naît ». De même, la gifle reçue par Louise, aura étrangement le même « poids » que celle donnée naguère à sa mère : « Maman … sa main était si chaude et si douce … comme s’il avait mis son cœur nu dans mes mains ! ». La structure insiste.

Liliom est un monstre … un monstre de sensibilité empêchée. Les mots lui manquent. Et il manque aux mots qui ne peuvent rien dire en retour de la détresse dans laquelle les exclus du langage se trouvent. Si ce n’est énoncer des jugements moraux qui en fait ne sont que des tautologies sociétales (« les rustres sont des rustres »). En cela, on pourrait dire du théâtre de Molnar, et de son écriture sèche et violente, qu’il annonce le théâtre de la cruauté. Cruauté d’un réel impitoyable d’abord pour ceux qui en sont en première ligne les victimes, mais aussi pour l’idée que l’on se fait d’une humanité en marche vers les lumières. Dans ce paysage sombre, le personnage de la photographe, la mère Hollunder (joué par Christophe Montenez, ancien élève de la deuxième promotion de l’éstba, école supérieure du théâtre bordeaux aquitaine), apporte un peu d’oxygène au travers de son look de photographe maugréant.

Théâtre brûlant d’actualité. Tant que l’oppression « liée » à la misère culturelle (effrayante à y repenser cette « Foire aux Plaisirs » qui « distrait » d’eux-mêmes les exclus sociaux en leur imposant des figures d’évasion pré-formatée, ce qui revient à repasser une couche sur leur aliénation) sera un instrument de domination, tant que la culture ne sera pas déclarée grande cause nationale mais restera une plus-value réservée à une minorité, tant que l’exception culturelle ne sera pas prise en compte au travers des professionnels du spectacle qui la font vivre et des institutions d’éducation qui y donnent accès, cette « histoire naïve et primitive » (dixit Ferenc Molnar) restera hélas actuelle.

Quant au mélange des genres, il fait partie des conventions du théâtre et peu importe qu’un certain réalisme ait à supporter la plongée dans un délire d’outre-tombe : « au-delà » de ces lieux – « cènique » ou pas – ce qui se joue-là chez ces paumés « complètement à l’ouest », c’est encore et toujours l’oppression du peuple privé d’une éducation et d’une culture libératrices.

La permanence de la culture, si nécessaire, si vitale, ne peut s’accommoder de l’extrême précarité des intermittents mis au régime sec par la volonté d’une organisation patronale qui voudrait gérer le monde des arts et de la culture comme un produit marchand. D’ailleurs, il se pourrait bien que la vulgarité (au sens d’obscénité) soit là plutôt que chez ceux que la morale dominante voue aux gémonies après les avoir frappés d’ostracisme.
Les acteurs (mention spéciale à Christophe Grégoire très à l’aise dans le rôle de Liliom, cet écorché « vif ») s’emparent de cette écriture rude avec suffisamment de conviction pour que leurs errements nous reviennent comme un coup de poing qui nous renvoie dans le décor ; le décor d’une autre scène : celle de notre monde porté au théâtre de manière décalée par Galin Stoev.

Yves Kafka

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN