« CARMEN » : DADA MASILO, LA CANDELORO DES TUTUS

Carmen

16e BIENNALE DE LA DANSE DE LYON : Dada Masilo – Carmen.

Un des événements de la 16e Biennale de la danse de Lyon était la venue tant attendue de Dada Masilo pour une nouvelle création, après le succès fulgurent, unanime et bruyant de Swan Lake, sa première grosse production (voir article). Comme c’était à craindre, cette nouvelle production autour du personnage de Carmen s’avère être une coquille vide, montée sans réflexion ni recul et qui ne fait que reprendre les trucs qui ont fonctionné dans le Lac des Cygnes. Dada Masilo, comme notre patineur national Philippe Candeloro, incarne avec vulgarité un personnage mythique dans une danse à la technique impeccable mais qui manque cruellement de recul et de second degré. Si bien que, comme pour le patinage artistique, l’excès de froufrous des costumes rend la prestation un peu ridicule.

Côté musical, tous les tubes de Carmen y passent, de la habanera à la séguedille en passant par le duo ; l’efficacité est poussé à son maximum : on plonge allègrement dans tout ce que l’on attend. On pense aux montages shakespeariens de Georges Lavaudant qui, quand il reprend Hamlet coupe la fameuse phrase… pour créer chez le spectateur attente, doute, envie etc. Ici, comme l’avait demandé Nicolas Sarkozy dans son discours sur la culture à Nîmes en 2009 : il faut répondre aux attentes des spectateurs. Susciter réflexion, recul, questionnement ? Surtout pas ! Masilo fait du spectateur une bécassine avachie qui doit libérer du temps de cerveau disponible. On n’est pas là pour apprendre ou découvrir mais pour se satisfaire de ce que l’on connaît déjà.

Vient à se poser la question du statut de la femme. Deux solutions d’interprétation : toutes les femmes autour de Carmen sont libres. Elles ont les mêmes libertés et la même fougue. Carmen n’est donc plus un mythe, plus une personnage à part, plus la protagoniste mais une femme comme les autres. Nous sommes toutes des Carmen en puissance. Micaëla serait donc la nouvelle exception. Le mythe devient celui de la pureté, la gentillesse, la tendresse. Quel triste constat que d’acter notre société comme celle de la décadence (outre l’injure faite à Carmen, qui ne raconte pas du tout cela). Ou alors, si c’est toujours Carmen le mythe (deuxième solution), la chorégraphe réduit le champ de la liberté à celui de la sexualité et uniquement à sa sexualité. En quoi, dans la version de Dada Masilo, Carmen est-elle une femme libre si ce n’est d’aller tremper son vagin dans tous les recoins du pays ? En quoi Carmen est-elle un animal politique ? En quoi est-elle une femme autonome financièrement, socialement, culturellement ? En quoi choisit-elle sa vie ? Si Carmen est une femme libre uniquement grâce à sa sexualité débordante 1) cela réduit la femme à une chatte ambulante et 2) peut-on rappeler que Carmen tombe amoureuse de Don José et donc à ce titre, qu’elle n’est pas si libre que cela…

Le Lac des cygnes version Massilo avait deux atouts : le mélange et l’énergie. Pour l’énergie, la dynamique, la vigueur, pas de souci, nous le retrouvons bien encore ici. Les danseurs et les danseuses, beaux comme des dieux, ont une énergie et un plaisir de l’instant présent qui ravissent. On sort du spectacle avec un regain de cette énergie communicative lancée à tout va. En revanche, en ce qui concerne le mélange, la proposition de 2014 est ratée. Swan Lake mélangeait la danse classique (les hauteurs, la légèreté) avec les danses sud-Africaines (le sol, la gravité). Cet entremêlement dynamique et explosif avait un effet saisissant. Ici, elle y ajoute le Flamenco. Il faut dire que cette discipline n’a pas attendu Massilo pour se métisser, se mélanger, se renouveler. Les cinq premières minutes du spectacle sont une pantomime de Yerbabuena, en beaucoup moins bien. De plus, le Flamenco lui aussi inspecte la gravité. Mélanger une danse du sol avec une danse du sol donne un spectacle terne et pauvre au niveau chorégraphique.

L’étoile Masilo, si elle se contente d’appliquer ou de répliquer à l’infini ses recettes, risque de faire pschitt et de disparaître aussi vite qu’elle est apparue. A elle de proposer, lors de sa prochaine pièce, une création réfléchie et posée qui assoit son savoir-faire sur autre chose qu’une liste d’étapes déjà vues.

Que l’on se rassure, le spectacle, avec sa volonté brûlante d’être réjouissant, réjouira ceux qui veulent à tout pris (à tout prix) être réjouis. Ils ont payé pour ça après tout. Mais, à trop re-jouir, la semence qui fait l’extase du spectacle se dilue, se repend, colle un peu. Plutôt qu’un orgasme artistique, on a tendance à somnoler.

Bruno Paternot
envoyé spécial à Lyon

Pièce pour 14 danseurs — Recréation 2014 — Durée 1h / Chorégraphe : Dada Masilo / Compagnie : The Dance Factory / Musique : Georges Bizet, Rodion Chtchedrin, Arvo Pärt / Création lumière : Suzette Le Sueur / Accueil : Maison de la Danse, Biennale de la danse.

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