JUSTIN MORIN, « Q10 », JEANROCHDARD BRUSSELS

cher
JUSTIN MORIN : Q10 / Galerie JeanRochdard, Bruxelles / 11.09.2015 – 24.10.2015.

Q10. À quoi peut bien faire référence un tel sigle ? À des coordonnées géographiques ? Un modèle de téléphone portable ? Un code secret ? Il s’agit en fait d’un terme chimique qui désigne une coenzyme, agissant comme une vitamine dans l’organisme et activant la production d’énergie sur le plan cellulaire, ensuite adopté par la marque Nivea pour qualifier une gamme de produits de beauté.

En choisissant une telle référence comme titre d’exposition, Justin Morin nous plonge immédiatement dans un univers nourri de références aux mondes de la mode, du luxe, de la beauté et de l’apparence. D’aucuns penseront également au triptyque d’expositions développé par Éric Troncy à la fin des années 1990, et dont les titres – Dramatically Different, Weather Everything, Coollustre (1) – étaient également des noms de crèmes de beauté de la marque Clinique. Toutefois, là où le curateur français jouait la carte du précieux et du glamour, Justin Morin adopte une position radicalement différente. Il s’est ici intéressé, non pas à ce que ces produits et marques représentent, mais bien à la manière dont les firmes multinationales qui les développent communiquent, à la symbolique qu’elles souhaitent transmettre à leurs clients potentiels.

Pour ce faire, Justin Morin s’est emparé du répertoire de formes qui est le sien, et que l’on pourrait situer à la croisée de l’art minimal, de l’Op Art et de l’art cinétique. Un crossover résolument années 1970, mais que l’artiste s’est totalement approprié, pour y mêler des références bien plus contemporaines et, d’une certaine manière, passer ces mouvements historiques au filtre de la Pop culture, de la société de consommation et des diktats de l’apparence. Les grilles en aluminium peint à l’époxy réunies ici sont emblématiques de cette démarche. Si les premières oeuvres de cette série – commencée en 2013 – faisaient plus directement écho aux expérimentations de Victor Vasarely ou de Bridget Riley, les pièces présentées dans cette exposition se parent d’une nouvelle strate, qui en modifie sensiblement le sens.

Dans une démarche aussi simple qu’efficace, Justin Morin a combiné différents motifs – lignes et pois – utilisés précédemment et a modifié la forme de ces grilles, afin de leur donner un aspect moins rigide, plus souple, inspiré notamment des schémas d’épiderme que l’on trouve dans les publicités pour des produits cosmétologiques – chacune d’elles porte d’ailleurs le nom d’une crème de soin. De la même manière, les drapés présentés dans cette exposition poursuivent un processus débuté il y a quelques années, qui s’origine dans l’intérêt de l’artiste pour la publicité, la manière dont corps et objets se retrouvent totalement aseptisés une fois couchés sur papier glacé.

Ces grands morceaux de soie, présentés chacun selon un protocole spécifique, en sont en effet une transcription chromatique, et offrent de ces images souvent caricaturales une vision beaucoup plus sensible et sensuelle, vaporeuse tout en étant extrêmement présente dans l’espace. Si les références des images choisies lors de séries précédentes allaient de la pochette d’un album de Cher aux reflets de la lumière sur la Neva, les différents drapés réalisés pour cette exposition font tous écho d’une manière ou d’une autre à l’industrie cosmétologique, qu’il s’agisse des roses utilisées pour la création d’un parfum – How to drape a rosa gallica officinalis –, des plateformes offshore qui recueillent le pétrole, fragmenté ensuite en naphta –How to drape the ocean that surrounds an offshore Platform – ou bien encore d’une image de Rihanna en couverture du magazine Vogue – How to drape Rihanna’s red hair Vogue cover.

Ce faisant, Justin Morin tend à décortiquer, voire déconstruire, l’imagerie développée par ces grandes firmes cosmétologiques. Il en offre une version beaucoup plus sensible, délicate et lumineuse, qui s’articule autour d’une variation sur les formes et les couleurs et s’oppose à l’esthétique très froide et scientifique habituellement d’usage pour évoquer ces produits.

text by Antoine Marchand

(1) – Dramatically Different, CNAC Le Magasin, Grenoble, 30 October 1997 to 1 February 1998; Weather Everything, Galerie für Zeitgenössische Kunst, Leipzig, 30 August to 1 November 1998; Coollustre, Collection Lambert, Avignon, 24 May to 28 September 2003.

Justin Morin : How to drape Cher’s iconic Take me home album cover, polished steel and printed silk, 300×3 cm // 310×210 cm, 2015. / Picture by Alexander Saenen

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